Propos intempestifs, retours à la parole des anciens

Propos 4 : Le "penchant secret" de Rousseau pour la littérature et la monarchie françaises


Rousseau le confesse plusieurs fois : il parle de son "amour honteux", d’un "penchant secret pour la France". "Républicain et frondeur en titre, dit-il encore, je n’osais m’avouer panégyriste d’une nation dont toutes les maximes étaient contraires aux miennes".


Que peuvent bien signifier cette honte et ce secret pour le moins inattendus chez un penseur comme Rousseau ? Voilà un type d’interrogation sur lequel, fort curieusement, la doxa universitaire et journalistique s’est peu attardée [1]. L’objectif ici n’est pas de chercher le spectaculaire, ni de "lever un lièvre", encore moins d’accentuer avec mauvais esprit les contradictions d’un philosophe de génie qui, en avouant publiquement ses travers intimes, pouvait prêter le flanc à une critique facile. Il s’agit bien plutôt de mettre en évidence un fait culturel étonnant, probablement lourd de signification, qu’il serait intéressant d’examiner (plutôt que de l’occulter), afin de dégager un point de vue aussi complet que possible tant sur le philosophe que sur ce qu’a pu être, vu par un étranger, l'esprit de la France ou le "génie des Français", pour reprendre la formule de Nietzsche (voir Propos 2).




Il pourrait s’agir effectivement d’un authentique fait culturel, dès lors que Rousseau précise qu’il n’était pas le seul étranger à éprouver ce type de sentiment honteux ou secret. Bref, il s’avère que le républicain genevois du nom de Jean-Jacques Rousseau est resté pour le moins ambigu dans son jugement sur les Français de l’Ancien Régime. Pourquoi ? On pourrait admettre tout simplement que le penseur inséré dans l’histoire et dans la société de son temps, ne pouvait que rencontrer de sérieuses difficultés à déployer une pensée politique républicaine dans toute sa cohérence. L’ambiguïté pourrait aussi être mise sur le compte d’un reculer pour mieux sauter : l’auteur de l’Émile et du Contrat social serait venu à bout de ses contradictions, sa pensée républicaine aurait fini par ouvrir la magnifique voie du progrès politique et social, non sans être passée par les complications ou les douleurs de l’enfantement.



Le problème est que les témoignages de Rousseau ne valident pas vraiment cette thèse d’un accouchement difficile. D’abord, c’est moins sa pensée politique que ses options religieuses résultant de son amour de la nature ("Profession de foi du vicaire savoyard" dans l’Émile) qui ont déclenché le plus de remous chez les autorités et en lui, par voie de conséquence [2]. Sa pensée sur les mœurs, les arts, la société et l’égalité qui lui a conféré une notoriété fulgurante dans toute l’Europe, certes, n'a pas été sans produire de sévères perturbations en lui, mais le fait est qu'elle s'est révélée à la fois par une certaine expérience de l’extase (la fameuse "illumination de Vincennes") [3] et par sa lecture de Platon. De plus, nous avons vu précédemment (Propos 3) que Rousseau n’avait rien d’un "progressiste". Il affirme, de surcroît, avoir été un républicain convaincu dès son enfance, à Genève. Il précise même avec beaucoup d’honnêteté qu’en dépit de son républicanisme natif n’avoir jamais pu surmonter son amour honteux pour la France. Enfin, lui, grand réformateur de l’éducation, ne remettra jamais en question, pas davantage que Nietzsche au siècle suivant, "l’excellent goût" des Français façonné par l’éducation aristocratique de l’Ancien Régime. Il y a même fort à croire que cette excellence du goût français de nature principalement littéraire a été constitutive de sa production écrite, guidant son talent d’une manière très sûre vers la perfection de style. Nous pouvons croire que sans cette longue mais solide acquisition que nous allons examiner, Rousseau n'aurait jamais été l’écrivain de premier ordre qu’il est devenu.


Penchons-nous un instant sur son enfance telle qu’il la raconte. Il dit, en raison du décès de sa mère à sa naissance, avoir hérité de deux bibliothèques, celle léguée par son infortunée mère et celle de son grand-père maternel. Ayant acquis très tôt la pratique de la lecture, voilà qu'il parcourt dès l’âge de 6 ans avec son père les romans-fleuves français du XVIIe siècle. Il citera en particulier Artamène ou le Grand Cyrus, de Melle de Scudéry (Confessions, livre I, édit. Livre de poche, p. 11), l’Astrée d’Honoré d’Urfé (citée livre IV, p. 251) et aussi l’œuvre gigantesque intitulée ''Cléopâtre'' (1646-1647), roman de La Calprenède où figure le personnage de Juba. On a glosé à juste titre sur le caractère dangereux de cette littérature pour l’imagination d’un petit enfant déjà enclin à la rêverie de par son tempérament, psychologiquement fragilisé par la privation de sa mère à la naissance. Ce fut cependant une toute première approche du beau style littéraire français. Le témoignage révèle que nous avons affaire à un enfant prodige, capable de faire la lecture à son père pendant des heures, nuit et jour, ayant compris toute la gamme des sentiments humains avant même d’avoir vécu. La suite montre qu’au moment de la narration, il était bien conscient du caractère pathologique de cette attirance, celle-ci ayant fait de lui un tout jeune lecteur compulsif de romans maladie dont toutefois dont il se sera un peu "guéri" grâce aux nouveaux livres auxquels il a pu accéder. À l’âge de 7 ans, en effet, il passe de la bibliothèque maternelle à celle, plus relevée, de son grand-père. Voici comment, d’après son récit, Rousseau put réorienter ses lectures :


L'Histoire de l'Eglise et de l'Empire par le Sueur, le Discours de Bossuet sur l'histoire universelle, les Hommes illustres de Plutarque, L'Histoire de Venise par Nani, les Métamorphoses d'Ovide, la Bruyère, les Mondes de Fontenelle, ses Dialogues des morts, et quelques tomes de Molière, furent transportés dans le cabinet de mon père, et je les lui lisais tous les jours durant son travail. J'y pris un goût rare, et peut-être unique à cet âge. Plutarque surtout devint ma lecture favorite. Le plaisir que je prenais à le relire sans cesse me guérit un peu des romans, et je préférai bientôt Agésilas, Brutus, Aristide, à Orondate, Artamène et Juba. De ces intéressantes lectures, des entretiens qu'elles occasionnaient entre mon père et moi, se forma cet esprit libre et républicain, ce caractère indomptable et fier, impatient de joug et de servitude, qui m'a tourmenté tout le temps de ma vie dans les situations les moins propres à lui donner l'essor. Sans cesse occupé de Rome et d'Athènes, vivant pour ainsi dire avec leurs grands hommes, né moi-même Citoyen d'une République, et fils d'un père dont l'amour de la patrie était la plus forte passion, je m'en enflammais à son exemple (Confessions, livre I, p. 11-12).



De l’âge de 6 ans à l’âge suivant, l'enfant prodige est passé de la culture du sentiment héritée des Français à la culture de la raison plutôt héritée des Grecs et des Romains, ceci notamment au moyen des Vies parallèles de Plutarque, lues dans la belle traduction d’Amyot. Très tôt, prend naissance en lui une prédilection pour les Anciens, d'autant plus forte qu'elle entre en résonance avec le républicanisme patriotique hérité de son père. Il en résulte, chez lui, certaines manifestations de fierté passablement exaltées :



Je me croyais Grec ou Romain, je devenais le personnage dont je lisais la vie : le récit des traits de constance et d'intrépidité qui m'avaient frappé me rendait les yeux étincelants et la voix forte. Un jour que je racontais à table l'aventure de Scévola, on fut effrayé de me voir avancer et tenir la main sur un réchaud pour représenter son action (Confessions, livre I, p. 12).



Il s'avère cependant que la première culture plus sentimentale que fière et belliqueuse, ne fut jamais abandonnée et la dualité de ses orientations qui s’est jouée entre les âges de 6 et 7 ans ne cessera de le travailler. Il en résultera un esprit fantasque, "chimérique", selon ses dires, qui rendra sa jeunesse chaotique. Certes, l’enracinement patriotique genevois renforcé par les lectures des Anciens fut sa principale boussole, ayant surtout été à la source de ses futurs engagements politiques de philosophe. Il fallait cependant, par opposition, que l’attachement inavoué et grandissant chez Rousseau adolescent et adulte pour la littérature française fût d’une puissance vraiment considérable pour avoir pu ainsi contrebalancer, tenu en échec au fond de lui-même, le pôle fier, ardent, familialement enraciné de son républicanisme. Le témoignage de Rousseau révèle en cela la toute-puissance d’un rayonnement culturel, avant les années de grandes convulsions politiques de la fin du siècle. La France rayonnait au point de bouleverser l'esprit des étrangers, plus particulièrement, il est vrai, des frontaliers. Mais pas seulement.


Revenons à son autobiographie. Alors qu’il avait 16 ans, Rousseau évoque le rôle important d’acculturation joué par son mentor du moment, l’abbé de Gouvon, issu de la famille turinoise des comtes Solar de Gouvon, auprès de laquelle le jeune homme était employé comme laquais. C'est là qu'il eut ce fameux coup de génie, en déchiffrant tout en administrant une belle correction à quelques membres peu savants et prétentieux de cette famille le sens caché en vieux françois de la devise des armoiries des comtes de Solar. En dépit de sa condition de laquais et grâce à l'initiation aristocratique accordée par l'abbé, il parvint, bien qu’il n’eût encore jamais foulé le sol français, à maîtriser une langue française épurée et à se libérer aussi de sa tendance à la lecture compulsive de l’enfance. Nous avons vu qu'il avait déjà développé une voix puissante et passionnée. Désormais, il parlera clairement, distinctement et avec élégance :

M. l'abbé de Gouvon m'avait appris à lire moins avidement et avec plus de réflexion ; la lecture me profitait mieux. Je m'accoutumais à réfléchir sur l'élocution, sur les constructions élégantes ; je m'exerçais à discerner le français pur de mes idiomes provinciaux (Confessions, tome 1, livre III, p. 168).



Portrait de Madame de Warens, Paris 1730,

peinture à l'huile de Nicolas de Largillière



À l’âge de 18 ans, passant de Turin à Annecy (la Savoie n’étant pas encore française) [4], Rousseau séjourne chez la belle Mme de Varrens, une transfuge de la Suisse comme il le fut après elle, convertie au catholicisme comme il l'a été à Turin en suivant ses conseils. Elle fut sa protectrice, à la fois mère adoptive (qu’il appelait maman), son deuxième mentor digne de ce nom, avant d’être son amante. Rousseau a pu acquérir auprès de cette femme une formation encore plus raffinée à la littérature. Il découvre Voltaire (La Henriade), Saint-Évremond, mais aussi quelques livres d'auteurs étrangers comme Pufendorf et l’œuvre de Joseph Addison intitulée The Spectator (dans une traduction française). La suite du témoignage montre que c’est principalement le bon usage de la littérature française du Grand Siècle, enseigné par sa protectrice, qui lui fut le plus profitable :



"Quelquefois, je causais avec maman de mes lectures, quelquefois je lisais auprès d'elle : j'y prenais grand plaisir ; je m'exerçais à bien lire, et cela me fut utile aussi. J'ai dit qu'elle avait l'esprit orné. Il était alors dans toute sa fleur. Plusieurs gens de lettres s'étaient empressés à lui plaire, et lui avaient appris à juger des ouvrages d'esprit. Elle avait, si je puis parler ainsi, le goût un peu protestant ; elle ne parlait que de Bayle, et faisait grand cas de Saint-Évremond, qui depuis longtemps était mort en France. Mais cela n'empêchait pas qu'elle ne connût la bonne littérature, et qu'elle n'en parlât fort bien (…). Elle avait l'expérience du monde, et l'esprit de réflexion qui fait tirer parti de cette expérience. C'était le sujet favori de ses conversations, et c'était précisément, vu mes idées chimériques, la sorte d'instruction dont j'avais le plus grand besoin. Nous lisions ensemble la Bruyère : il lui plaisait plus que la Rochefoucauld, livre triste et désolant, principalement dans la jeunesse, où l'on n'aime pas à voir l'homme comme il est. Quand elle moralisait, elle se perdait quelquefois un peu dans les espaces… » (Confessions, tome I, Livre de poche, III p. 169 sq.).



Il est clair que la formation de Rousseau entre en cette fin d’adolescence dans une phase de renforcement et de perfectionnement. Certes, l’éducatrice a transmis le volet plutôt protestant, libertin et "moraliste" (au sens d’étude de mœurs) de cette culture, Bayle étant protestant, Saint-Évremont (mort en réalité à Londres) célébré plus tard par Nietzsche, étant un aristocrate épicurien et libertin. Toutefois, le texte en témoigne, le futur écrivain a bien été corrigé de ses "idées chimériques" par l'esprit rationnel et mesuré des Français, a bien été nourri à une époque décisive de sa vie aux mamelles dirions-nous plus officielles, moins marginales, de la littérature française du Grand Siècle. Qui plus est, par le truchement de Mme de Warens, Rousseau a été formé à l'art de la "conversation" apparu et cultivé dans les salons français tenus par des femmes, depuis plus d'un siècle.



D'un point de vue culturel, l’intérêt de ces témoignages autobiographiques est considérable. Retenons deux ou trois points importants.


En premier lieu, l’auteur des Confessions va expliquer, nous l'avons entrevu, que la séduction qu’a exercée chez lui l’esprit français a été la source d’une contradiction ou d’un dilemme. La fibre patriotique étant évidemment genevoise, son attirance pour la culture française en est restée indépendante, prenant même un caractère antithétique. Il parlera cependant d’un "penchant désintéressé", ce qui lui confère encore plus de prix. Un amour désintéressé d'une fidélité à toute épreuve : c'est à la fin de son parcours autobiographique, au début du XIIe livre des Confessions, qu'il racontera que, pris dans la tourmente et poursuivi par les autorités françaises, il éprouvait toujours un "penchant secret pour la France".


En second lieu, Rousseau ne perçoit pas ce dilemme comme exceptionnel, le constatant aussi chez de nombreux étrangers. C’est en ce sens que nous osons voir dans la contradiction intime de l'écrivain, non pas l'expression d'une idiosyncrasie pathologique ou problématique, mais la présence d’un "fait culturel" ou d’un fait de société.


En troisième point, Rousseau vivait à une époque antérieure aux grands mouvements de population dus aux convulsions historiques, à la révolution industrielle et aux conséquences de la colonisation des divers continents : moment particulier où les identités culturelles et nationales de l’Europe avaient pu naître ou s’épanouir, avant de se noyer à la fin du XXe siècle dans la fusion à la fois du mondialisme de l'Empire américain et des immigrations massives. Si l’esprit français et la monarchie qui lui avait donné naissance amorçaient déjà leur déclin au XVIIIe siècle, ce que Rousseau lui-même pressentait [5], ce que Nietzsche, très critique envers la modernité et ladite "philosophie des Lumières", pouvait constater, cet esprit aura cependant encore quelques heureux prolongements, notamment avec la littérature du XIXe et du début du XXe siècle.



Nous avons évoqué la formation contrastée, exceptionnelle et raffinée, reçue par Rousseau, en dépit d'une jeunesse chaotique (puisque doté dès l'enfance d'un esprit fier, rebelle et romanesque), grâce à des personnages-clés ayant pu nourrir ou faciliter l'expression de son génie. Regardons maintenant plus en détail les deux premiers points que nous venons de présenter.


Pour ce qui concerne le premier point, l’important est de noter que Rousseau, à un moment donné, est effectivement parvenu à identifier la cause de son curieux "penchant secret pour la France" : reportons-nous d'abord au livre V des Confessions (tome I, Livre de poche, p. 281 sq.). Il avoue qu'à l’âge de 20 ans, en 1732, d'une manière irrépressible, il penche pour le royaume de France, alors qu'en surface, il ne s'est nullement départi de son esprit républicain. Bien plus tard, au moment où il rédigera les Confessions, vers 1765, ayant dépassé l’âge de 53 ans, il sera en mesure de discerner la cause exacte de la contradiction qui avait commencé à le travailler dès ses 20 ans. Cela s'explique globalement par le fait que la France est une nation militaro-littéraire, où l’on voit même des guerriers, tel Brantôme (La Vie des hommes illustres et grands capitaines français de son temps), écrire dans un style éblouissant. Rousseau mentionne ceci :



Un goût croissant pour la littérature m'attachait aux livres français, aux auteurs de ces livres, au pays de ces auteurs. J'avais la tête pleine des Clisson, des Bayard, des Lautrec, des Coligny, des Montmorency, des la Trimouille, et je m'affectionnais à leurs descendants comme aux héritiers de leur mérite et de leur courage. À chaque régiment qui passait [6], je croyais revoir ces fameuses bandes noires qui jadis avaient fait tant d'exploits en Piémont [7]. Enfin j'appliquais à ce que je voyais les idées que je puisais dans les livres. Mes lectures continuées et toujours tirées de la même nation nourrissaient mon affection pour elle, et m'en firent une passion aveugle que rien n'a pu surmonter (Confessions, tome I, livre V, ibid., p. 282).



Pas même son patriotisme républicain, pourrait-on rajouter. Parler d'enthousiasme pour la France ne paraît pas trop fort. On perçoit même tous les attributs d'un amour d'autant plus aveugle qu'il est passionnel. Le génie français tel que Rousseau pouvait le percevoir (bien qu’il n’eût jamais employé cette expression), cette entité culturelle qui avait exercé en tout cas sur lui une si puissante "attraction", ne prenait pas cependant un caractère systématique : loin d'être vécue sous l'angle d'un fanatisme irrationnel et unilatéral, elle restait sélective, cloisonnée à certains domaines. C'était une prédilection qui n’était ni musicale (il a rejeté la musique française au profit de la musique italienne) ni architecturale, mais exclusivement littéraire et politico-militaire. Nous pouvons d'ores et déjà souligner le fait que Rousseau voyait la France essentiellement comme une nation littéraire, comme le montrent le début et la fin de la précédente citation.


Le dilemme politique entre son amour de la France monarchique et son patriotisme républicain hérité de l'enfance s’est donc intériorisé pour se concentrer dans l’opposition entre, d’une part, un cœur honteux animé d’une "passion aveugle" et, d’autre part, une raison fière et frondeuse. Rousseau, par introspection, a réussi à identifier la cause précise de sa honte cachée. À l’occasion d’une de ses compositions, la comédie ‘’Les prisonniers de guerre’’ (1743) dédiée à un militaire français, Ancelet, officier des Mousquetaires, il parvint à décrire tout à la fois le caractère superlatif de son attachement (dépassant de loin le patriotisme des Français) et les raisons plausibles de sa honte :



Jamais le roi, ni la France, ni les Français ne furent peut-être mieux loués, ni de meilleur cœur, que dans cette pièce. Républicain et frondeur en titre, je n’osais m’avouer panégyriste d’une nation dont toutes les maximes étaient contraires aux miennes. Plus navré des malheurs de la France que les Français eux-mêmes [8], j’avais peur qu’on ne taxât de flatterie et de lâcheté les marques d’un sincère attachement dont j’ai dit l’époque et la cause dans ma première partie (des Confessions, livre V), et que j’étais honteux de montrer (Confessions, Partie II, fin du livre VII, 1747-49, p. 320, note autobiographique dans l'édition Firmin Didot Frères, 1849).



La cause de la honte est donc ici explicitée : la crainte d'un jugement superficiel, moqueur et infondé de ses contemporains. Il aurait été trop pénible, trop risqué même, de leur expliquer qu'il n'était, en deçà des apparences, ni un flatteur ni un lâche, mais seulement un amoureux à la fois sincère et contrarié de la France. Il ne voulait évidemment passer ni pour un traître, ni pour un monarchiste. Il existait bel et bien, chez le républicain Rousseau un grand élan de sympathie francophile que peu de personnes pouvaient comprendre, une réelle passion pour une monarchie, mais pas n'importe laquelle [9]. Nous sommes bien en présence d'une contradiction. Toutefois, force est de constater que l'auteur non seulement l'explicite mais l'assume complètement. Il l'assume d'autant plus qu'elle n'est pas due à une faiblesse, à une fragilité psychologique dont il porterait l'entière responsabilité, dès lors que la cause est principalement culturelle : on peut parler du rayonnement, du soft power de la France du XVIIIe siècle, tel qu'il était perçu par les étrangers.



C'est ce que nous avons relevé en deuxième point. Examinons plus en détail cet aspect culturel de la contradiction de Rousseau, en prenant directement connaissance de ses propos à cet égard :


J'ai eu dans la suite occasion de remarquer dans mes voyages que cette impression ne m'était pas particulière, et agissant plus ou moins dans tous les pays sur la partie de la nation qui aimait la lecture et qui cultivait les lettres, elle balançait la haine générale qu'inspire l'air avantageux des Français. Les romans plus que les hommes leur attachent les femmes de tous les pays ; leurs chefs-d'œuvre dramatiques affectionnent la jeunesse à leurs théâtres. La célébrité de celui de Paris y attire des foules d'étrangers qui en reviennent enthousiastes. Enfin l'excellent goût de leur littérature leur soumet tous les esprits qui en ont ; et, dans la guerre si malheureuse dont ils sortent, j'ai vu leurs auteurs et leurs philosophes soutenir la gloire du nom français ternie par leurs guerriers. J'étais donc Français ardent, et cela me rendit nouvelliste (Confessions, tome I, livre V, op. cit., p. 283).



Ce que nous avons dit sur l'intense francophilie littéraire de Rousseau se confirme avec les dernières assertions de la citation. Nous voyons ici même qu'il est bel et bien question d'un "enthousiasme". Se présente, chez lui, encore une fois, un conflit entre deux ardeurs antithétiques. Venons-en à la dimension culturelle : lorsque Rousseau précise que, durant ses voyages à l'étranger (Suisse, Savoie, Piémont, Venise, Angleterre peut-être), il a pu constater que "cette impression ne (lui) était pas particulière", il prononce à peu près le même genre de phrase que celle que Platon faisait dire à Alcibiade dans le Banquet au sujet de la séduction et de l'enthousiasme que Socrate pouvait susciter en lui. Il y a dans ce type de remarque le souci de signaler au lecteur que les impressions vécues en profondeur n’étaient pas le fruit d'un cerveau isolé et dérangé, qu’elles étaient à l’époque communément partagées. Le théâtre parisien il a pu maintes fois s'en apercevoir attirait "des foules" de spectateurs venant d'autres pays, hommes, femmes, jeunes et moins jeunes. Rousseau est donc en mesure d'établir une généralité : les étrangers d’abord agacés et rebutés par l'arrogance des Français (celle-ci pouvant susciter une "haine générale"), finissaient, pour ce qui concerne l'élite cultivée, par tomber sous le charme de leur littérature. L'écrivain-philosophe parle ainsi, bien avant Nietzsche, de "l'excellent goût de la littérature " des Français, qui ralliait tous les gens cultivés d'où qu'ils vinssent. De plus, il souligne que les auteurs français prenaient le relais des militaires vaincus et humiliés, étant par leurs énormes succès en mesure de reprendre le flambeau de la France. Parler de "nation littéraire" ne serait donc pas vain. Rien n'étant plus communicatif que l'enthousiasme, Rousseau décide alors, à l'âge de 20 ans, d'être "Français ardent" et de se faire "nouvelliste", les deux allant de paire.


En parlant des romans qui "attachent les femmes de tous les pays", l'auteur fait bien sûr référence aux nombreuses lectrices étrangères des romans français du XVIIe siècle, dont nous avons parlé. Toutefois, d’une manière implicite, il ne peut pas ne pas penser à sa mère genevoise qu'il n'a pu connaître et à la bibliothèque remplie de ce genre d'ouvrages, dont il a hérité.


Lorsque Rousseau parle d’idées qui le séduisaient quand il avait 20 ans, il vante en particulier le courage et les exploits guerriers des capitaines relatés par Brantôme. Cela peut paraître assez dérisoire. Toutefois, on peut se demander si Brantôme ne rendait pas justice aux principaux artisans qui ont fait la France politique et territoriale, celle-ci étant confrontée à l'hostilité d'un immense empire à la fois espagnol (comprenant l'Amérique du Sud) et germanique. C'est peut-être cette sorte de combat entre David et Goliath qui a fait pencher le jeune Rousseau pour la France.



Pour conclure, les Confessions nous révèlent un attachement contrarié du philosophe à la France : à l'âge de 20 ans, Rousseau se prétend, on l'a vu, "Français ardent", tout en étant particulièrement fier de sa patrie genevoise. Plus tard, à l'âge de 50 ans, au moment de la parution de l'Emile, alors qu'on s'inquiétait à juste titre du scandale que la "Profession de foi" allait provoquer, Rousseau reste calme dans un premier temps en disant : "En France, je suis un étranger ; quant à Genève, ce christianisme bien entendu (...) devrait la ravir" [10]. Il était donc à la fois un Français de cœur et un Genevois de raison. Quoi qu'il en soit, l'amour de la France et la honte de cet amour ont bien fait chez lui l'objet d'une recherche d'explication appropriée et approfondie. L'amour honteux qu'il confesse est d'autant plus légitime et compréhensible que finalement l'écrivain avait une dette envers la France : Rousseau tout citoyen genevois qu’il fût, a été formé par la culture française. C'est ainsi et, bien sûr, grâce à son talent exceptionnel qu'il a pu rejoindre la cohorte des grands écrivains français, en ayant apporté un message nouveau.


Acquis d’une certaine manière à la philosophie des Lumières par sa rencontre de Diderot, ses lectures de Locke, de Hobbes, il représentera, avec Voltaire, l’esprit frondeur qui a mené à la Révolution française. Avec l’Émile et le Contrat social, en raison aussi de son républicanisme originel, Rousseau a cédé au moins en partie aux sirènes de la doxa moderniste naissant à l’époque, appelée à tort ou à raison "philosophie des Lumières". Tout en ayant porté à un très haut niveau la culture française du sentiment, il avait fait, dans les Confessions, ce que Montaigne n’avait osé proposer : étaler ses actions et ses penchants mauvais ou honteux, ce qui relève d’un grand courage et d’une honnêteté des plus admirables, mais aussi, peut-être, d’une faute de goût. C’est néanmoins, pour nous — nos plus vifs remerciements à Rousseau — une mine de renseignements sur l’esprit qui régnait à l’époque.


Peut-on néanmoins considérer Rousseau, avec Voltaire et les Encyclopédistes, comme faisant partie des grands fossoyeurs de l’esprit français ? Tout le monde connaît l’image hugolienne de Gavroche mourant en chantant : "je suis tombé par terre, c’est la faute à Voltaire, le nez dans l’eau, c’est la faute à Rousseau". Hugo ne pouvait pas condenser d’une manière plus concrète et plus poignante ce qui s’est produit au XVIIIe siècle, à savoir une chute, une cassure irréversible au point que même le petit peuple parisien qui vivait et mourait avec la littérature pour ainsi dire chevillée au corps, était en mesure de pointer la responsabilité d’une lourde "faute", d’une énorme erreur commise par deux grands auteurs du siècle précédent. S’il est vrai que Rousseau a contribué à réinjecter du sang à la fois gréco-romain et républicain au sein même de la culture française, à la base catholique et aristocratique, n’était-ce pas là, au bout du compte, le début de la fin de l’esprit français ? En même temps, comme l’a montré la philosophie allemande de Kant et de Hegel, les écrits de Rousseau ont contribué à accélérer l’accomplissement rationnel de l’État (déjà commencé antérieurement par les rois) pour le meilleur (émancipation des peuples, accomplissement institutionnel du message chrétien) et pour le pire (avènement dès lors possible des totalitarismes, comme en témoigne la Terreur imposée par le Jacobin Robespierre, grand lecteur de Rousseau). Quoi qu'il en soit, nous sommes prévenus. Qu'il y ait faute ou non, ce qui advient de la France reste sous notre entière responsabilité.



J.-L. P.

le 21/08/2022





[1] Sur l'absence ou le peu d'études relatives à cette importante contradiction chez Rousseau, voir infra, notes 3 et 9. Sous réserve d'inventaire, nous n'avons pas vu grand-chose sur cette question. À une époque où il n'est question que de déconstruire l'identité nationale, parler d'une francophilie quasi amoureuse de Rousseau n'est pas très à la mode.


[2] Raymond Trousson, Jean-Jacques Rousseau, Gallimard, 1989, p. 228-229 : « C’est que l’Émile tombait très mal. En majorité janséniste, le parlement venait de coincer enfin les jésuites, ses vieux ennemis, à l’occasion d’un scandale financier retentissant (...). En même temps qu’il frappe les jésuites, le parlement veut s’affirmer en défenseur intransigeant de la foi et il se retourne contre ce philosophe qui ose prêcher à visage découvert un "système criminel" de religion naturelle. Cette tactique, Rousseau devait la comprendre dès le 15 juin (1762) : "Ce n’est pas que ce corps [le parlement] me haïsse et ne sente fort bien son iniquité. Mais voulant fermer la bouche aux dévots en poursuivant le jésuite, il m’eût sans égard pour mon triste état fait souffrir les plus cruelles tortures, il m’eût fait brûler vif avec aussi peu de plaisir que de justice, et simplement parce que cela l’arrangeait" ».


[3] Pour l’Illumination de Vincennes (Confessions début du livre VIII, Lettre à Malesherbes du 12 Janvier 1762), R. Trousson Rousseau, op. cit. p. 110-111 : « Il (Rousseau) a daté de ce jour d’octobre 1749 l’instant qui, pour son malheur, a fait de lui un écrivain : "Je devins auteur presque malgré moi, j’ai été jeté par surprise dans cette funeste carrière". Jusqu’au seuil de la quarantaine, dira-t-il, il n’avait songé ni à faire des livres ni à "cette célébrité fatale qui n’était pas faite pour [lui]". Oublieuse mémoire ! À dix-neuf ans, il consultait déjà Esther Giraud sur ses premiers écrits, mais l’illumination les a balayés. Illumination ? Plutôt prise de conscience de ce qui, depuis des années, germait en lui, de ses contradictions intérieures. Toujours il a été partagé entre l’austérité genevoise, l’amour de la retraite et de la vertu, et l’aspiration au succès selon le monde ». Le biographe Raymond Trousson, semble-t-il, "psychologise" la contradiction de Rousseau en décelant une opposition entre le moralisme du républicain genevois et son ambition littéraire de conquérir le beau monde, notamment à Paris. Ce faisant, bien que son analyse soit fine, renseignée et recevable, elle nous paraît partielle : Trousson fait peu de cas de cette contradiction de nature plus culturelle que psychologique entre, d’une part, cet élan à la fois littéraire, francophile et monarchique de Rousseau concernant une certaine nation et, d’autre part, son attachement envers sa patrie d'origine, la sévère République de Genève. Nous allons voir que Rousseau dit effectivement, qu'à l'âge de 20 ans (Confessions, livre V), il veut devenir "nouvelliste". Mais il explique qu'il est enthousiaste, sous le charme de la littérature des Français. Jean-Pierre Gross (Annales historiques de la Révolution française, 2004, 337, p. 197), dans sa recension du gros ouvrage de Trousson, mentionne plusieurs contradictions significatives chez Rousseau, sans aborder celle que nous tentons d'examiner. Voici celles qu'il perçoit : « Amour de l'égalité et nostalgie régressive, souci de perfectibilité et méfiance du progrès, individualisme et paternalisme, condamnation des hiérarchies sociales et fréquentation des grands de ce monde ». Il rajoute encore cette ultime contradiction qui a fait couler beaucoup d'encre : « Père spirituel de la Terreur, "terrible auxiliaire de tous les genres de despotisme" (Benjamin Constant), inventeur de la démocratie totalitaire pour les uns, ancêtre du goulag pour les autres, l'auteur du Contrat social, qui se voulait apôtre de la liberté, se rendait-il bien compte qu'il rédigeait un "bréviaire de la tyrannie", un "manuel des séditieux" ? ».


[4] Non seulement la Savoie, bien que francophone, n’était pas française mais se rangeait plutôt du côté des ennemis de la France lors des guerres de succession d’Espagne. En 1706, le duc de Savoie, Victor-Amédée II, aidé par son cousin Eugène de Savoie, avait anéanti l'armée française devant Turin et libéré le Piémont qui appartenait à la Savoie depuis le XVIe siècle. Toutefois, en 1707, toujours en lutte contre la France, Victor-Amédée II perdit la Savoie qui fut alors occupée par les Français. Ensuite, brouillé avec l'Autriche en 1709 à qui il reprochait de ne pas l'avoir soutenu contre les Français, il garda sa neutralité jusqu'aux traités d'Utrecht (1713) où il finit par recouvrer le duché de Savoie, recevant de surcroît une partie du Milanais et le royaume de Sicile. Aux traités de Londres de 1718 et de 1720, la France et l'Angleterre obligèrent Victor-Amédée II à échanger avec l'empereur Charles VI la Sicile contre la Sardaigne, terre espagnole elle aussi, mais bien plus pauvre. Telle est la raison pour laquelle Rousseau dans les Confessions désigne le duc de Savoie, Victor-Amédée II, par l’expression quelque peu méprisante de "roi de Sardaigne". Si Rousseau aimait particulièrement la Savoie et ses montagnes, éprouvant souvent de la compassion pour les paysans qui vivaient chichement sur des terres peu fécondes, il n’a témoigné d’aucun penchant politique particulier pour cette patrie d’adoption qui n'a pourtant pas été ingrate envers lui. Il y a même vécu son grand bonheur, près de Chambéry, auxdites Charmettes, domaine que Mme de Warens louait à Joseph-François de Conzié, gentilhomme savoyard, ami de Rousseau : "Ici commence le court bonheur de ma vie" (Livre VI). Ce qui rend l'attachement du philosophe à la France, où, selon ses dires, il a essuyé plus de déboires qu’il n’a reçu de bienfaits, encore plus mystérieux.


[5] Rousseau, L'Émile, livre III, GF - Flammarion, note, p. 252 : "Je tiens pour impossible que les grandes monarchies de l'Europe aient encore longtemps à durer : toutes ont brillé, et tout état qui brille est sur son déclin. J'ai de mon opinion des raisons plus particulières que cette maxime (...)".

[6] À l’occasion de la guerre entre la France et l’empereur du Saint-Empire germanique qui s’est déclarée en 1731, un détachement de l’armée française dirigé par le duc de la Trimouille, descendant du capitaine du récit de Brantôme, est parti en direction du Piémont par la Savoie (à Chambéry) pour atteindre le Milanais. Rousseau a pu admirer ce régiment à cette occasion. Il a même été présenté au duc comme jeune homme prometteur (surdoué, dirait-on de nos jours) (ibid., livre V, tome I, p. 281). Précisons que Rousseau, jeune homme, était habité par une sorte de feu sacré. Voici un extrait d’un autoportrait : "la physionomie animée (…), les yeux petits et même enfoncés, mais qui lançaient avec force le feu dont mon sang était embrasé". "Madame de Warens voulut savoir les détails de ma petite histoire : je retrouvai pour la lui conter tout le feu que j'avais perdu chez mon maître" (son maître du moment était Benoît de Pontverre, un piètre curé du village savoyard de Confignon, près de Genève, qui l’a néanmoins mis en contact avec Mme de Warens).

[7] Il s’agit d’une dénomination attribuée à un régiment d'infanterie créé en 1569 sous le nom de régiment de Brissac, qui est l'une de ses plus anciennes unités militaires de France. Après le traité de Cateau-Cambrésis en 1559 (qui mit un terme à la onzième guerre d'Italie, entre la France d'un côté, l'Espagne et le Saint-Empire romain germanique de l'autre), les « bandes noires » de l'infanterie française et italienne en Italie du Nord, étaient ainsi nommées d'après la couleur de leur drapeau.


[8] Il s’agit des guerres de succession de concernant l’empire des Habsbourg d’Espagne (1740) possédant la Bohème, la Hongrie et l’Autriche, suite à la trahison du tout jeune roi de Prusse qui avait été l’allié des Habsbourg. La France s’est laissé entraîner dans le conflit puisque, suite à cette trahison, c’était pour elle l’occasion d’affaiblir l’empire austro-hongrois et espagnol. Les affrontements se sont d’abord déroulés en Bohême, les Bavarois aidés des Français se sont emparés de Prague, puis ont été obligés de battre en retraite à la fin de 1742 ; en 1743, les alliés subirent alors, à la grande déception de Rousseau, des revers supplémentaires en Allemagne durant leur retraite.


[9] Pierre Manent, quand il aborde la question le penchant monarchique de Rousseau, donne une explication qui nous paraît peu convaincante car lacunaire ou réductrice : il parle d'un "moment de sympathie" alors qu'il s'agit d'un penchant durable que Rousseau lui-même rapporte du livre VII (de l'âge de 37 ans) au livre V (à l'âge de 20 ans), encore rappelé au début du livre XII (le "penchant secret", rapporté à l'âge de 50 ans) (éd. Didot p. 560). D'après Manent, "Rousseau avait l'âme si vaste qu'il avait de quoi nourrir un moment de sympathie pour toutes les positions ou presque. Y compris les positions monarchistes, même s'il était aussi peu monarchiste que possible". Ce faisant, ce spécialiste individualise trop cette contradiction, alors que Rousseau (Confessions, livre V), nous l'avons souligné, la remarque chez de nombreux étrangers qui haïssent les Français tout en les admirant pour leur littérature. De plus, Manent laisse peu apercevoir le dilemme de Rousseau, sa tension intérieure à caractère honteux. Il parle d'une sympathie pour la monarchie, mais ce n'est pas tant la monarchie en général qui est approuvée par Rousseau qu'une certaine monarchie particulièrement admirée pour sa grandeur littéraire, héroïque et morale. Dans Confessions, livre XII, en parlant de son penchant pour la France, Rousseau affirme détester le roi de Prusse à cause du mépris de ce dernier pour les devoirs humains. D'une manière partielle, Manent ramène la prédilection de Rousseau à des considérations morales : son admiration pour les grands généraux de Louis XIV, en tant qu'"honnêtes hommes" dans un siècle "moins corrompu" que le XVIIIe siècle. Le passage du livre V que nous citons montre qu'il s'agit d'un enthousiasme pour les exploits guerriers et d'une admiration pour la beauté du style des militaires-écrivains comme Brantôme. Par ailleurs, comme en Bavière et en Allemagne (voir note précédente), les Français qui lui étaient contemporains n'avaient pas brillé par leurs exploits guerriers, l'attachement de Rousseau a été vécu sur le mode d'une grosse déception. Il ne s'agit donc pas d'une simple approbation intellectuelle et morale de philosophe.


[10] Rousseau cité par Raymond Trousson, Rousseau, éd. Gallimard, p. 225-226.