Propos intempestifs, retours à la parole des anciens

Propos 3 : Apports de Jean-Jacques Rousseau et dérives progressistes

Les écrits Rousseau ont autant inspiré les espoirs légitimes de la modernité qu’ils ont donné cours (par incompréhension) à des erreurs regrettables, parfois terrifiantes. On accorde à ce philosophe porté au pinacle pendant la Révolution française, au moins trois innovations majeures dans la pensée politique — innovations ayant produit, de nos jours, plusieurs types de dérives qui ne sont autres que les excès, les préjugés, les manquements et les absurdités de la pensée dite "progressiste". Il faut peut-être rappeler que le grand républicain Rousseau n'a jamais été un progressiste. C'était pour ainsi dire sa marque de fabrique : "Nos âmes se sont corrompues à mesure que nos sciences et nos arts se sont avancés à la perfection" (1).




Première innovation : la souveraineté que Hobbes et les théoriciens du pouvoir royal reconnaissaient au peuple comme fondement légitime du pouvoir doit désormais être exercée par le peuple lui-même. D'après Rousseau, il n’est plus question pour un peuple fondamentalement libre de se démettre de sa souveraineté au profit d’un roi, selon un contrat (implicite ou explicite) : le peuple doit la conserver pour lui-même en l’exerçant par voie directe. La loi doit être l’expression de la volonté générale, selon Rousseau. La démocratie dont pratiquement plus personne en France ne rejette le principe sera désormais : le pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple. Vivons-nous pour autant en démocratie de nos jours ? Loin s’en faut à une époque où le terme "populiste" est devenu une insulte. Les peuples actuels retombent finalement dans les travers des anciens peuples. Leur tendance est toujours de se démettre du pouvoir au profit d’élites qui, actuellement, sont politiques, financières, administratives, journalistiques et judiciaires. La différence est la suivante : les nouvelles aristocraties trompent le peuple en se prétendant démocratiques. Elles s’attribuent alors un rôle messianique censé légitimer le pouvoir qu’elles ont usurpé : apporter le progrès technocratique, économique, sociétal, hygiéniste, mondialiste, multiculturaliste, etc.


Deuxième innovation : l’inégalité qui était écrasante voire monstrueuse dans l’Ancien Régime, tend à devenir illégitime. Rousseau lors de son deuxième Discours s’est évertué à montrer, en reprenant le thème platonicien de la simplicité, de la bonté et de l'égalité de l'homme primitif (cf. Platon, Lois, début du livre III) (2), comment par la suite l'inégalité et la corruption des mœurs ont pu se développer.

Les écrits de Rousseau marquent du point de vue de l'histoire des idées l’avènement de la conscience fondée sur l’égalité et la liberté. L'homme est libre par nature. L'égalité et la liberté définissent l'homme d'une manière universelle mais les sociétés vont dans le sens contraire. "L'homme est né libre, et partout il est dans les fers" (Contrat Social). La pensée de Rousseau a pu ensemencer à ce titre les philosophies de Kant et de Hegel qui ont développé, sur cette base, d’imposants systèmes philosophiques et encyclopédiques. Certes, en dépit de Rousseau et de la Révolution française, l’inégalité n’a jamais été éradiquée, mais elle ne peut plus chez les modernes se pratiquer avec la bonne conscience d’antan (3).

C'est là un réel apport. Toutefois, trois dérives post-rousseauistes se sont dessinées depuis la diffusion du 2ème Discours (Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes). La première dérive est très connue : c'est la tendance à exonérer les criminels et les délinquants en considérant que la société est seule responsable de tous les maux. Animé de très bons sentiments, l'homme post-rousseauiste tend à s’apitoyer davantage sur le malfaiteur que sur la victime. En témoigne le roman de V. Hugo, Le dernier jour d'un condamné (1829) qui n'aborde jamais la cause de la condamnation, le cas de la victime restant finalement secondaire ou négligeable. On reconnaîtra facilement ici l'origine du laxisme des juges qui nous achemine (ce vers quoi nous entraîne ledit progressisme) vers un état de nature qui n'est pas celui de Rousseau mais bien plutôt celui de la violence généralisée décrite par Hobbes.

Deuxième dérive : l’homme actuel se laisse souvent entraîner par une quête de l’égalité devenue folle. De fait, plus une société se rapproche de l’égalité (abolition des privilèges, accès aux postes à responsabilité non réservés à une caste ou à l'un des deux sexes), plus la moindre inégalité apparente devient l’objet d’un scandale insupportable — paradoxe décrit par Tocqueville mettant en évidence la mécanique aveugle et extrême de l’égalitarisme, visant à écraser toutes les différences et à désamorcer tout processus de sélection, même s’il est légitime et rationnel. Rousseau qui s’est présenté par deux fois aux concours de l’Académie de Dijon, la seconde fois pour parler de l’inégalité, n’était pas opposé par principe à la sélection en fonction du talent (4).



Jean-Jacques Rousseau, pastel de Maurice Quentin de La Tour, 1753




Enfin, une troisième dérive liée aux deux précédentes résulte plus précisément de la vision rousseauiste de l'homme primitif (qui, rappelons-le, a été empruntée à Platon). La société serait la cause de tous les maux et de toutes les différenciations. Une conception anthropologique aberrante pour ne pas dire monstrueuse s'est développée dernièrement outre-atlantique (gagnant maintenant les universités françaises), consistant à dire que l'homme est indifférencié à la base, une sorte d'atome neutre sans particularité, voire sans sexe. C'est la société dite "genrée" qui aurait créé ou accentué les différences entre l'homme et la femme. Les différences sexuelles de nature (l'homme féconde, la femme procrée) seraient en soi négligeables et purement accidentelles, toujours selon ce post-rousseauisme. Quant aux genres, ils ne seraient que pures "constructions sociales" qu'il faudrait à tout prix déconstruire ! Le néo-progressisme s'est dès lors greffé sur cette anthropologie réductrice en encourageant les opérations médicales (PMA, GPA) ou chirurgicales, afin d'effacer ou transformer les différences de nature. D'où une valorisation de la pratique dite du "transgenre" qui permettrait à l'individu de recouvrer sa pureté originelle en se libérant de la prétendue "dictature du genre" imposée par la société. Face à une telle folie, il serait temps de revenir au message stoïcien :




Regarde l'achèvement et la réalisation de ce qui a paru bon à la nature universelle (tèi koinèi phusei), comme tu regardes ta propre santé. Accueille aussi avec autant d'empressement tout ce qui t'arrive, même si tu le trouves trop dur, dans la pensée que par là tu travailles à la santé du monde (...). L'univers (to holoklèron), en effet, se trouverait mutilé, si tu retranchais quoi que ce soit à la connexion et à la consistance de ses parties, tout comme de ses causes (Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, V, 8, trad. M. Meunier).




Troisième innovation : Rousseau est probablement à l'origine de la confusion actuelle entre morale et politique. À partir de la vision de l'inégalité comme source du mal, la tendance du moralisme politique s'est développée avec la pensée dite "progressiste" ou "droit-de-l'hommiste". Que la politique se conforme autant que possible aux fins ultimes de la morale est une chose. Cela ne doit pas l’empêcher de viser prioritairement, voire exclusivement, le bien commun, à savoir, pour un peuple ou une nation, préserver son identité, la liberté des citoyens et la prospérité collective dans la paix intérieure et extérieure.

La tendance post-rousseauiste est alors d’éliminer au nom de l’universalisme tout pragmatisme politique, tout intérêt national, pour identifier en une seule et même entité morale et politique — entité qui va jusqu’à imposer des impératifs sur le mode religieux. Désormais, celui qui s’opposera à la prétendue voix du peuple (à laquelle on fait dire beaucoup de choses) sera décrété "mauvais citoyen". Comme l’a bien compris Jacques Julliard, suite à la cette sacralisation jacobine du pouvoir, "ce sera l’abolition de l’art du gouvernement, qui n’a jamais consisté à respecter la légitimité, mais à apprécier en toute circonstance le plus souhaitable pour le bien commun, en dehors des oukases du sens commun". Nombre d’intellectuels et de politiques français de nos jours, d’une manière souvent catastrophique pour les intérêts nationaux, restent empêtrés dans les étroites ornières du moralisme politique.




Pour revenir à la première innovation de Rousseau et à sa dérive élitaire, il faut rappeler que la volonté générale chez Rousseau s’appuie sur la condition préalable de la diversité des points de vue. La volonté générale s'impose alors comme étant l’intégrale des volontés particulières. Dans la pensée progressiste, au contraire, la diversité des volontés est abolie à la base au profit de la volonté d’une faction, ayant seule le droit à l’expression préalable (pensée unique, bien-pensance, politiquement correct).




Voici ce que dit Rousseau :


Il y a souvent bien de la différence entre la volonté de tous et la volonté générale ; celle-ci ne regarde qu’à l’intérêt commun, l’autre regarde à l’intérêt privé et n’est qu’une somme de volontés particulières : mais ôtez de ces mêmes volontés les plus et les moins qui s’entre-détruisent, reste pour somme des différences la volonté générale. Si quand le peuple suffisamment informé délibère, les citoyens n’avaient aucune communication entre eux, du grand nombre de petites différences résulterait toujours la volonté générale, et la délibération serait toujours bonne. Mais quand il se fait des brigues, des associations partielles aux dépens de la grande, la volonté de chacune des associations devient générale par rapport à l’État ; on peut alors dire qu’il n’y a plus autant de votants que d’hommes, mais seulement autant que d’associations (Contrat social, livre II, chapitre III).



Rousseau veut dire que, puisque les opinions contraires s'annulent réciproquement, les toutes petites différences d'opinion qui subsistent entre les individus, peuvent facilement s'intégrer (comme des droites imperceptibles puisque minuscules) dans une courbe. Cette courbe sera la volonté générale (5). Si, au contraire, des partis et des factions se créent, les opinions individuelles s'accumulent dans la même direction et deviennent comme des droites non infinitésimales qui ne pourront plus être intégrées dans la courbe de la volonté générale. Pour éviter que les partis et les factions se forment, il faut que les membres du peuple s'informent par eux-mêmes avant de délibérer, sans avoir été préalablement informés par une élite ou par une organisation particulière. Il en découle que les élites au pouvoir n'ont pas à faire de la "pédagogie", n'ont pas à traiter les citoyens comme des mineurs qu'il faudrait éduquer.



J.-L. P.

le 17/08/22




(1) J.-J. Rousseau, Discours sur les sciences et les arts (1751), Partie I. À la question posée par la journaliste agrégée de philosophie, Aude Lancelin, de savoir si Rousseau peut être rattaché aux "anti-Lumières" , Pierre Manent (auteur de Naissances de la politique moderne : Machiavel, Hobbes, Rousseau, Tel Gallimard, 2007) répond ceci : "Franchement, je ne pense pas qu'il faille s'attarder sur ce débat, car il est trop simplificateur (...). Bien sûr, Rousseau rompt avec le mouvement moderne, qui est essentiellement progressiste. Il est l'un des premiers et des plus radicaux à dire, et avec quelle force, que la corruption est inséparable du progrès, et cela fait de lui une figure singulière" (Nouvel Observateur, numéro spécial sur J.-J. Rousseau, Juillet-Août 2010, p. 6). Certes, ramener Rousseau à un "anti-Lumières" simplifie les choses car, de fait, le philosophe était en bute contre deux doxai : la doxa traditionnelle imposée par le clergé et les autorités politiques et la doxa progressiste, récente à l'époque, des philosophes des Lumières. On comprend qu'il ait été si difficile pour lui de résister psychologiquement à ces groupes de pression. "Rousseau est débordé par l'affaire Rousseau" (Starobinski).



(2) Chez Platon, dans le livre III des Lois, on apprend qu'après les cataclysmes, les hommes, peu nombreux et solitaires, se regroupent en vertu d’une sociabilité naturelle (678e) et forment les premières communautés unifiées : ayant perdu la mémoire de la vie civilisée et des techniques métallurgiques, ils sont contraints de retourner à un mode de vie primaire. Disposant néanmoins de quelques ressources dans une nature qui n’est pas nécessairement ingrate, ils ignorent les vices et présentent une forme de perfection dans l’excellence (teleous pros aretèn - 678b3) par le fait même de la limitation de leur condition : ils sont bons (agathoi) ne connaissant ni démesure ni injustice (679b8 - 679c3). A. Castel-Bouchouchi, dans sa traduction des Lois (1997) (extraits), n'hésitait pas à parler de plagiat, Folio, p. 55 et p. 327 n. 8 : "Peu de lecteurs du Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes savent que des paragraphes entiers de ce chef-d’œuvre sont non seulement une réécriture, mais pour ainsi dire un plagiat du début du livre III des Lois". Rousseau était effectivement un lecteur de Platon (entre autres, de la République, des Lois et du Politique) lu en latin dans la traduction de Marsile Ficin ou en français dans la traduction de Giry. D’un côté, Rousseau fait du jusnaturalisme (de la philosophie du droit naturel) à la manière de Platon : l’homme est naturellement bon. Ce qui signifie que le droit est inscrit dans l’ordre naturel des choses. De l’autre, il est moderne en introduisant la rupture catégorique du Contrat, en faisant dépendre le droit du seul contrat, l’homme à l’état de nature n'étant qu'un animal stupide et borné. Dans la préface du Discours, il cherchera à minimiser cette contradiction en disant que l’état de nature n’a probablement jamais existé et n’existera jamais, qu’il ne s’agit que d’un "concept". La contradiction est-elle pour autant désamorcée ?


(3) La pensée de Rousseau est fondamentale en raison du fait quelle représente le moment-clé de l'histoire ou la conscience de la liberté universelle de l'homme (donc l'égalité par principe des hommes) s'introduit dans la pensée politique. La Révolution française en sera l'application directe. Alors que Kant a vu dans le principe de la conscience chez Rousseau les fondements de la morale (la personne comme fin en soi non pas comme moyen), Hegel, à sa suite, a le mérite d'avoir saisi la dimension historique de l'intuition de la liberté universelle. Si cette intuition provient à l'origine du christianisme, elle va désormais avec la Révolution française s'incarner dans les institutions politiques : "Ce sont les nations germaniques [dont la France fait partie] qui, les premières, sont arrivées, par le Christianisme, à la conscience que l'homme en tant qu'homme est libre, que la liberté spirituelle constitue vraiment sa nature propre. Cette conscience est apparue d'abord dans la religion, dans la plus intime région de l'esprit ; mais réaliser ce principe dans le monde profane, fut une autre tâche, dont l'accomplissement a exigé un long, un pénible effort d'éducation (...). C'est cette application du principe aux affaires du monde, sa pénétration et les transformations qu'il y apporte, qui constituent le long processus de l'histoire (...). L'histoire universelle est le progrès de la conscience de la liberté ". Hegel, La Raison dans l'Histoire, 10/18, (trad. Kostas Papaioanou), p. 83-84. Sur la position ambiguë de Hegel vis-à-vis de Rousseau, voir Jacques d'Hondt, Le vieil Hegel et la critique des idées abstraites de Rousseau, "L'hommage hégélien à Rousseau", p. 5 sq. (http://rousseaustudies.free.fr/articlevieilhegel.html)


(4) Raymond Trousson, Rousseau Ed. Gallimard, p. 125. "Il (Rousseau) réclame (...) que la propriété demeure bornée aux besoins réels de l’individu, et l’inégalité civile proportionnelle non à la richesse, mais à l’inégalité naturelle des talents".


(5) Pour une interprétation complète (impliquant le calcul intégral découvert par Leibniz) de ce passage de Rousseau clair mais peu compréhensible à première lecture, voir l'étude de Radu Dobrescu (Université de Montréal), "La distinction rousseauiste entre volonté de tous et volonté générale : une reconstruction mathématique et ses implications pour la théorie démocratique". https://www.lecre.umontreal.ca › pdf_RCSP_article