Propos intempestifs, retours à la parole des anciens

Propos 2 : Déconstruction ou éloge nietzschéen du génie français ?

Qu’est-ce que la France ? Qui sont nos ancêtres ? Existe-t-il un génie des peuples, en particulier du peuple français ? Questions pour le moins oiseuses et suspectes, le vent ne soufflant qu’en faveur de la déconstruction des identités européennes, de la nôtre en particulier. Oser parler d’un génie français paraît d’une prétention inouïe et insupportable : il y aurait là quelque chose de "suprématiste" et de "nauséabond", une expression d’une autre époque, un condensé de préjugés patriotiques et d’autosatisfaction béate…


Telle est la réponse de la doxa du mondialisme libéral-libertaire qui s’est imposée chez nous et ailleurs, renforcée par le déconstructionnisme de la French theory et de la cancel culture — courants idéologiques qui convergent pour reprendre à nouveaux frais, suite à l’effondrement du marxisme, le slogan révolutionnaire du passé faisons table rase. D’après ce gloubi-boulga de la pensée, il n’y a pas de peuple en soi ; la nation n’est qu’un leurre des plus dangereux ; il n’existe que des individus séparés, les uns étant dominants les autres dominés ; les hiérarchies ou les hégémonies politiques et culturelles ne relèveraient que de l'institutionnalisation les rapports de domination, ceux-ci prenant un aspect "structurel" ou "systémique".





Par conséquent, toujours selon le mega zôon (gros animal de la doxa), les individus ne doivent en aucun cas être perçus comme principalement dépositaires d’une culture ou d’une histoire collective à caractère particulier, à l’exception cependant des minorités dites dominées par l’homme blanc. Il n'y a pas à s'attarder outre mesure sur le fait que les Européens, les Français en particulier, sont issus d’un passé prestigieux à caractère politique, culturel et religieux. Les peuples européens n’ayant aucune réalité ontologique, leurs racines culturelles ou traditionnelles peuvent être tenues pour négligeables quand elles ne sont pas perçues comme irrémédiablement nocives, discriminantes, etc. De cette déconstruction ne subsistent que les individus, ramenés à de simples atomes interchangeables. Ainsi a pris forme le mondialisme permettant le déracinement à grande échelle, favorisant, au nom de la libre circulation des personnes et de la défense des "réfugiés", les puissantes vagues migratoires venues d’autres civilisations, militant ardemment en faveur de l’effacement des frontières nationales et européennes. La doxa ne manquera pas, pour se justifier, de fustiger les nationalismes (la fameuse "lèpre du nationalisme" selon E. Macron) coupables des guerres et des atrocités qui se sont perpétrées au XXe siècle, même si nous devons aux mêmes nationalismes une rôle efficace de pare-feu (ex. le patriotisme de Churchill, celui des Résistants et de de Gaulle à la tête de la France libre) face à la pire des oppressions jamais réalisée dans l’histoire.


Sans doute, avec une telle idéologie, parler du "génie du peuple français" fait désordre. En outre, en tant que Français de souche, je reconnais que ma parole en la matière n'est pas spécialement audible, à défaut d'être suspecte. Ne pouvant donc rien dire sur la France ou sur les Français, étant cependant sceptique par nature envers la doxa et le conformisme qu'elle propage, il reste la solution de m’en remettre à des philosophes non français ayant disserté sur la question : quelques fins observateurs étrangers (que l’on ne pourra suspecter d’orientation nationaliste) ayant pu faire l’expérience de la spécificité de notre propre culture et l’évaluer en la comparant ou en la confrontant à la leur.



Il se trouve que Nietzsche a pu parler de l’esprit (Geist) de la France ayant exercé "son hégémonie culturelle en Europe" (sein Kultur-Übergewicht über Europa) (Par-delà le bien et le mal, §208) — hégémonie qu’il considère non pas comme nocive ou "discriminante", mais comme ayant été hautement civilisatrice, digne de l’héritage des Anciens. Dans le même ouvrage (§248), Nietzsche replace les Français au niveau des Grecs, des Juifs et des Romains "parmi les peuples de génie" (unter den genialen Völkern solche), observant d’ailleurs quelques réticences fort louables à ranger les Allemands au sein de cet illustre aréopage. En somme, parmi les peuples glorieux, les Français constituent aux yeux de Nietzsche un des rares peuples à pouvoir bénéficier du statut du "génie" d’une manière indiscutable. Voici ce qu'il en dit :



Il y a deux sortes de génies : l'un avant tout créateur et qui veut procréer ; l'autre qui aime à se laisser féconder et à enfanter. De même parmi les peuples de génie, on dis­tingue ceux auxquels est échu le lot féminin de la gestation et la tâche secrète de modeler, de mûrir, de parachever ; les Grecs étaient un peuple de cette espèce, pareillement les Français ; les autres qui se sentent appelés à engendrer, et à implanter dans la vie un ordre nouveau ; tels les Juifs, les Romains et, je pose la question en toute modestie, peut­-être les Allemands. Ces peuples-ci connaissent les tour­ments et les ravissements de fièvres inconnues, ils sont irrésistiblement poussés à sortir d'eux-mêmes, amoureux des races étrangères qu'ils convoitent (de celles qui aiment à se laisser féconder) et en même temps avides de dominer, comme tout ce qui se sent rempli d'énergies génésiques, donc élu « par la grâce de Dieu ». Ces deux sortes de génies se recherchent comme l'homme et la femme, mais se méconnaissent aussi - comme l'homme et la femme (Ibid. § 248, trad. Geneviève Bianquis).



Je laisse au lecteur le soin de méditer sur cet aphorisme d'une originalité et d'une profondeur sans égal.


Quelques brèves remarques cependant. Il est clair que Nietzsche, par ce texte fulgurant, est parvenu à anticiper et à déjouer tous les pièges de la doxa. Habité lui-même par le génie, il a pu saisir les caractéristiques intimes de certains peuples sans esprit de déconstruction, avec un regard large, digne d'un philosophe contemplatif, sans sombrer (par-delà le bien et le mal) dans cette moraline étroite, superficielle et mécanique, devenue la norme de nos jours. Il n'est pas non plus question chez lui de réduire les modalités du génie à quelque chose de primaire, à une pulsion brutale, mais de saisir par l'expérience des analogies. Le génie du peuple français n'en ressort pas démystifié : le fait est que son rayonnement à travers toute l'Europe du XVIIe au XIXe siècle doit moins à un certain esprit masculin de conquête (doté d'énergies génésiques de féconder) qu'à une séduction toute féminine, qu'à une gestation lente, une maturation en profondeur. C'était effectivement le cas des Grecs qui avaient réussi à reconquérir les conquérants romains par des voies autrement plus subtiles que par l'emploi de la force armée. L’homme et la femme, osons le dire avec Nietzsche, sont différents par nature et leur attirance réciproque n'est pas sans mystère. Tous les peuples ne sont pas logés à la même enseigne.


Il nous faut aussi savoir que le penseur allemand n'a jamais plaidé en faveur de l’éveil des nationalismes européens à son époque : tout en saluant la France comme "siège de la civilisation la plus spirituelle et la plus raffinée d’Europe (trad. G. B.)" (Frankreich der Sitz der geistigsten und raffiniertesten Kultur Europas) et comme "l’école supérieure du goût" (die hohe Schule des Geschmacks) (ibid. § 254), il se déclare, pour l’avenir, en faveur d’une culture et d'une identité européennes. Il tient à se situer dans le prolongement du syncrétisme de Stendhal qui parcourait l’Europe sur les traces de Napoléon, collectant les meilleurs apports culturels des différentes nations. De même que Marc-Aurèle, qui écrivait en grec, ne percevait pas d’incompatibilité majeure entre son identité de Romain (étant lui-même élevé au rang éminemment supérieur d’empereur) et son cosmopolitisme, Nietzsche se dit européen tout en admettant, de par sa connaissance consommée des arts, des sciences et des littératures, l’hégémonie (Übergewicht) à son époque d’une seule culture européenne sur toutes les autres.


Je reviendrai plus tard sur le point de vue nietzschéen. Suite à ce propos, j'aborderai prochainement, pour faire le point sur ce qu'a pu être au XVIIIe siècle "la haute école du goût français" notamment sur les étrangers, la perception de Jean-Jacques Rousseau.


J.-L. P.

05/08/2022