Aristophane, Nuées

Le Socrate mystérique

- Quête initiatique et aspect "démonique" du rite socratique

Strepsiade : « Maintenant, donc, j’ai médité toute la nuit sur la voie à suivre et j’ai trouvé un sentier démoniquement prodigieux (atrapon daimoniôs huperphua) ; si je puis le convaincre, je serai sauvé (sôthèsomai) ». (Aristophane, Nuées, 75-77)

Acteur de l'ancienne comédie

Musée du Louvre

Strepsiade : « Mais j’invoquerai les dieux et j'irai moi-même au Meditorium (Phrontistérion). Seulement, vieux comme je suis, sans mémoire, l’esprit lent, comment apprendrai-je les broutilles de leurs raisonnements raffinés ? » (Nuées, 127-130)

Dans la comédie Nuées, rédigée en 421 av. J.-C. par Aristophane (exact contemporain du Socrate historique), un vieil homme, Strepsiade, cherche à entrer en contact avec Socrate. Il espère être sauvé, délivré de ses problèmes, en empruntant l'étroit sentier (atrapos) de l'initiation proposée par le philosophe.

A l'époque, le culte des Mystères initiatiques répondait à un besoin de quête religieuse du salut individuel et de l'immortalité. La maison de Socrate vers laquelle se rend Strepsiade est assimilée à un temple, appelé Phrontistérion, en imitation du temple des Mystères d'Eleusis nomméTelestérion.

Aristophane fait dire à Strepsiade que les Mystères socratiques sont "démoniquement prodigieux". Faut-il y voir un lien avec le fameux daimonion de Socrate ?

On se reportera, sur ce blog, à la fiche correspondante concernant le Socrate mystérique dans l'Euthydème de Platon.

Pour une analyse détaillée du comportement de Strepsiade, voir notre article en ligne : "La notion d’atrapos dans les Nuées ; Empédocle et Aristophane".

- Présentation des Mystères socratiques

Bacchante escortée de Satyres

la tête rejetée en arrière et la chevelue flottante.

(Marbre, Louvre)

Les Nuées : « Là se trouve le culte des Mystères sacrés (arrètôn hierôn), le sanctuaire mystique (mystodokos domos) des saintes initiations (en teletais agiais), les offrandes aux divinités célestes, les temples magnifiques et les statues, les processions trois fois saintes des bienheureux (kai posodoi makarôn hierôtatai), victimes couronnées immolées aux dieux ; les festins dans toutes les saisons; et là, au renouveau, la fête de Bromios, les chants mélodieux des chœurs et la musique assourdissante des flûtes ». (Aristophane, Nuées, 302-313)

Il est ici manifeste que la maison de Socrate est présentée comme un sanctuaire où se déroule une cérémonie des Mystères. Certes, la pièce d'Aristophane n'est pas un témoignage historique mais une comédie, d'une drôlerie d'ailleurs désopilente. Toutefois, le fait que Platon dans ses dialogues, en particulier dans l'Euthydème et dans le Théétète, ait repris sur un mode approfondi le thème des Mystères socratiques est en soi très étonnant. Tout se passe comme si Platon avait voulu reprendre l'ancien portrait mystérique dressé par Aristophane pour le rectifier et aussi, dans un certain sens, pour le confirmer.

Activer, dans ce blog, les fiches correspondantes concernant le Socrate mystérique dans l'Euthydème et dans le Théétète de Platon. Par ailleurs, on pourra consulter notre article : "Eidos du Beau et eidos de Socrate. Comment l’Euthydème permet de mieux comprendre la succession des deux discours terminaux du Banquet de Platon".

- Mise à l'épreuve initiatique

Socrate : « Assois-toi donc sur le grabat sacré » (Nuées, 254). Maintenant prends cette couronne (stephanon) (255-6). C’est tout ce que nous nous faisons aux initiés (teloumenous) ». (258-259)

Strepsiade : « Qu'ils fassent de moi ce qu'ils voudront; et, s'ils veulent, par Déméter ! qu'ils me servent en andouille aux penseurs (tois phrontistais) ». (454-456)

Strepsiade : « Je leur livre mon corps (…) à le tailler en outre » . (440-442)

Strepsiade : « À moins que je ne sois transporté par la fureur (ei mè mainomai) ». (660)

Strepsiade est soumis au rituel de l'intronisation (prélude à l'initiation) ensuite à celui du couronnement qui désigne l'initié ou le candidat à l'initiation. Puis il devra passer par la mise à mort symbolique au terme de laquelle il renaîtra en homme nouveau. Evidemment, l'initiateur, le hiérophante, n'est autre que Socrate. Strepsiade initié est alors agité de transports divins (mainomai).

On retrouvera une formule analogue dans l'Euthydème de Platon. Activer, sur ce blog, la fiche correspondante concernant l'Euthydème de Platon.

- Secret de la tradition mystérique

Disciple : « Va-t'en aux corbeaux ! Qui frappe à la porte ? »

Strepsiade : « Le fils de Phidon, Strepsiade du dême de Cicynna ».

Disciple : « Imbécile, nom de Zeus ! Toi qui donnes à la porte un coup de pied si brutal, et qui fais avorter une pensée que j’avais découverte (phrontid’exemblôkas exeurèmenèn) ».

Strepsiade : « Pardonne-moi, car j'habite loin dans la campagne ; mais quelle est cette chose avortée ? »

Disciple : « Il n’est pas permis d’en parler, sauf aux disciples (all’ou themis plèn tois mathètaisin legein) ».

Strepsiade : « Dis-le moi sans crainte, car je viens comme disciple au Méditorium (to Phrontistérion) ».

Disciple : « Tu pourras en être informé, mais il faut considérer ces choses là comme se rapportant à des Mystères (lexô, nomisai de tauta chrè mystèria) ».

Aristophane, Nuées, 133-140

De source ancienne et avérée, totalement indépendante des dialogues socratiques de Platon, nous découvrons une mise en scène datant du Ve siècle, faisant apparaître un disciple pour le moins inhabituel : non seulement il affirme découvrir des pensées par lui-même au lieu de répéter et de commenter les pensées du maître, mais, en plus, il parle d’un avortement accidentel, sous-entendant par là que le processus normal eût été l’accouchement de ses pensées, ceci au sein même d’un environnement socratique.

Une telle prise de parole de disciple, faisant apparaître une vision aussi originale concernant la conception (au plein sens du terme) d’une pensée, impliquant une féminisation des disciples, ne peut pas être purement gratuite. On ne peut l’expliquer que si on reconnaît que Socrate, en 421 av. J.-C., avait déjà pleinement constitué et mis en pratique son art très particulier de la maïeutique. Un art spécial qu'Aristophane a voulu tourner en dérision dans sa pièce.

Les trois répliques du disciple (avortement, interdiction de divulguer ce qui se rapporte à l’avortement, allusion aux Mystères) sont en elles-mêmes des plus troublantes et demandent impérativement à être prises en considération, apportant ainsi un indice fort quant à l’existence d'une ancienne pratique des Mystères chez Socrate.

C'est dans le Théétète, rédigé 30 ans après la mort de Socrate, que Platon a définitivement brisé le silence, délivrant toutes les informations utiles sur l'art de Socrate. Toujours est-il que l'auteur des dialogues n'avait pas attendu la rédaction du Théétète pour en faire apparaître quelques caractéristiques. Dans un certain nombre de dialogues de jeunesse de Platon comme le Lachès, le Protagoras, le Charmide, l'Euthydème et le Lysis, la maïeutique est à l'œuvre même si le mot maïeutikè n'est jamais prononcé.

En bref, l'art de Socrate est beaucoup plus ancien que le Théétète. Il est donc difficile de le considérer comme une invention tardive de Platon, attribuée post mortem à un Socrate revisité.

Par exemple, la pratique de l’avortement, celle-là même que le disciple des Nuées voulait manifestement taire tout en l’ébruitant partiellement, est explicitée en détail dans le logos maïeutikos du Théétète. Cette pratique est décrite comme faisant partie intégrante tant de l’art des accoucheuses de l’époque que de l’art socratique : les accoucheuses, selon Socrate, étaient dûment autorisées à pratiquer les avortements quand elles jugeaient salutaire de recourir à cette pratique (Théétète, 149d). Parallèlement, sur le plan intellectuel, Socrate se présente lui-même (Théétète, 151c, 160e-161a, 210b) comme avorteur de pensées, lorsque celles-ci lui paraissent non véritables. L'avortement intellectuel peut être considéré comme une des tâches les plus importantes et les plus nécessaires qui lui incombent en tant qu'il dispose de l'art de l'accouchement des pensées. Cette pratique s'identifie à la réfutation (elenchos), maintes fois représentée dans les dialogues socratiques de Platon, mais elle ne correspond en réalité qu'au versant négatif de l'art de Socrate.

Voir, sur ce blog, la fiche correspondante concernant les mystères dans le Théétète de Platon.

Par conséquent, il semble bien que le passage 149a-151d du Théétète (rapportant la maïeutique socratique dans ses détails et sur le mode du secret) vienne apporter une précieuse confirmation relativement à ce qui n'apparaissait dans l'ancienne pièce de comédie que sur le mode comique et allusif. Nous sommes dès lors mis sur la voie de l'existence d'un art typiquement socratique à caractère clandestin et ésotérique. Avec le Théétète, cinquante ans après la composition de la pièce, Platon, en tant que principal disciple de Socrate, a cherché, semble-t-il, à apporter le fin mot de l'énigme : divulguer la version authentique d'une ancienne pratique mystérique cultivée par Socrate, appelée "maïeutique".

Remarques tirées de : Mystères socratiques et traditions orales de l'eudémonisme dans les dialogues de Platon, 2015, p. 254-255.

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