Xénophon, Banquet

Le Socrate mystérique

- Quête initiatique dans l'expérience soudaine de la beauté

« Autolycos s’assit auprès de son père ; les autres convives, comme de juste, s’étendirent sur des lits. À observer ce qui se produisit alors, on aurait pu immédiatement se rendre compte que la beauté est de sa nature chose royale, surtout quand elle est jointe chez son possesseur, comme c’était le cas pour Autolycos, à la modestie et à la réserve (met' aidous kai sôphrosunès). D’abord, en effet, comme une lumière apparaissant dans la nuit attire les regards de tous, ainsi alors la beauté d’Autolycos faisait tourner vers lui tous les yeux. Puis il n’y avait personne parmi ceux qui le regardaient qui ne se sentit l’âme émue à son aspect. Certains devenaient silencieux, d’autres essayaient de se donnaient une contenance. Tous ceux qui sont possédés par un dieu (hoi ek theôn tou katechomenoi) valent, semble-t-il, la peine d’être vus ; mais alors que la possession d’autres divinités entraîne des regards terribles, une voix effrayante et de gestes violents, ceux qui sont possédés par le chaste Amour (erôtos entheoi) attendrissent leurs regards, adoucissent leur voix et accroissent la noblesse de leurs attitudes.

Ainsi se comportait alors Callias sous l’influence de l’Amour, et c’était un beau spectacle pour les initiés à ce culte de ce dieu (ha dè kai Kallias tote dia ton erôta prattôn axiotheatos èn tois tetelesmenois toutôi tôi theôi). Les convives donc dînaient en silence, comme s’ils obéissaient à l’ordre d’un être supérieur (hupo kreittonos tinos). Mais voici que Philippe, le bouffon, heurta à la porte et demanda au portier de l’annoncer en disant qu’il désirait s’arrêter ici (…) ».

(Trad. Ollier), (Xénophon, Banquet, I, 8-11)

Nous sommes ici dans le Prologue du Banquet. L’arrivée d’Autolycos, parmi les convives prend immédiatement l’aspect d’une manifestation au plein sens mystérique du terme, entraînant une expérience de possession (katechesthai) par le divin. Une telle description n’a certainement rien de fortuit : la beauté superlative, manifestée par l’arrivée soudaine d’un jeune homme, plongeant tout à coup les individus dans un état de ravissement extrême, devait dès lors être couramment perçue sur le mode mystérique, au sein même du cercle socratique. Les initiés aux Mystères d’Eros (erôtos entheoi, tetelesmenoi), c’est-à-dire les membres du cercle socratique (Socrate, Charmide, Hermogène, Antisthène, Critobule) sont dès lors projetés hors d’eux-mêmes, dans une expérience de foudroiement qui signale l'intervention du dieu.

Une situation analogue est décrite par Platon dans le Prologue du Charmide. Pour une analyse détaillée de ces passages, voir notre Mystères socratiques et traditions orales de l'eudémonisme dans les dialogues de Platon, 2015, p. 309-313.

Plutarque assimilera plus tard, toujours dans l'esprit de la pure tradition socratique, l’apparition d’un jeune homme vertueux à la manifestation de l’epopteia des Mystères avec drômena et deiknumena, ainsi qu'à l’initiation philosophique :

« Quel plaisir alors de contempler la contenance modeste, le regard doux et serein de ce vertueux jeune homme ! Qui ne voudrait pouvoir l’entendre pour admirer les charmes de son langage ? Ceux qui viennent se faire initier aux Mystères (hoi teloumenoi) s’assemblent d’abord dans le tumulte et en désordre, poussent des cris confus et se heurtent les uns les autres. Mais dès lors que les objets sacrés sont promenés et dévoilés (drômenôn de kai deiknumenôn tôn hierôn), ils s’approchent dans la crainte et dans le silence.

Le canon de Polyclète

Marbre, Musée de Naples

Ainsi à l’entrée de la philosophie, ce n’est ordinairement que bruit que confusion que tumulte : la plupart des jeunes gens, par un vain désir de gloire, s’y portent avec violence ; mais quand ils y sont entrés, et que cette grande lumière (mega phôs) frappe leurs regards, alors, comme s’ils étaient introduits dans un temple, ils changent de contenance dans le silence et la frayeur et ils reçoivent la révélation de la raison (tôi logôi) comme celle d’un dieu ».

Plutarque, "Comment on peut s’apercevoir qu’on progresse dans la vertu", Œuvres morales, 81d-e

- Cérémonie des Mystères socratiques :

Silène ivre soutenu par deux jeunes gens

300 av. J.-C. Louvre

« Ne convient-il pas, dit-il, mes amis, quand vous voici en présence d’un Grand Démon (daimonos megalou), égal en âge aux dieux éternels, tout en étant le plus jeune d’aspect, maîtrisant tout l’univers par sa puissance, mais établi dans l’âme de l’homme, — je veux parler d’Eros —, ne convient-il pas, dis-je, de ne pas l’oublier dans nos propos, alors surtout que nous sommes tous de la thiase de ce dieu (tou theou toutou thiasôtai) ? Pour ma part, en effet, je ne saurais dire à quel moment je n’ai cessé d’être amoureux de quelqu’un (ouk erôn tinos diatelô), et Charmide que voici a eu, je le sais, bien des amoureux… ».

(Trad. Ollier) (Xénophon, Banquet, VIII, 1-2)

En ce début du chapitre VIII, débute l’intronisation de Callias. Il s’agit de vérifier si son amour pour Autolycos mérite d’être reconnu comme conforme aux prescriptions du Megas Daïmôn Eros. Avant de procéder à cette mise à l’épreuve, Socrate le Silène commence par présenter le thiase qu’il forme avec ses compagnons. Ce passage montre très clairement que le groupe des amis de Socrate constitue un cercle d’initiés. Et Socrate de rappeler à cet égard le fait que chaque membre du thiase entretient un rapport particulier et approfondi avec Eros, chacun étant amoureux ou aimé.

Curieusement, jusqu’à présent, les historiens ne se sont jamais posé la question de savoir si le terme thiasôtès ici ne demandait pas à être pris au sens propre. Forcément, son sens ne pouvait être que métaphorique ! En réalité, il est possible de montrer que la progression dramatique du Banquet de Xénophon (comme celui de Platon) relève d’un authentique rite initiatique. Il est donc bien question d’un thiase d’adorateurs d’Eros, au sein duquel Socrate joue le rôle de hiérophante. Nous sommes bel et bien en présence d’une cérémonie rituelle visant à entériner ou non l’admission d’un néophyte, Callias, au sein d’une société secrète.

Cortège de jeunes bacchants et bacchantes célébrant Dionysos, plaque décorative dite Plaque Campana

Fin de l'Empire romain, Musée du Louvre, Paris.

De son côté, Callias était un homme riche appartenant à la famille des Kérykes, qui détenait la charge de dadouque, de « porteur de torche ». Il s’agissait d’un des sacerdoces les plus prestigieux du culte d’Éleusis. Le dadouque participait directement à la célébration des Mystères, intervenant dans l’initiation et prenant part aux sacrifices purificatoires. Callias, de par ses antécédents familiaux, est ainsi un initié du culte populaire. Toutefois, ami des sophistes et des philosophes, ce personnage aimerait être introduit dans le cercle socratique. Mais, pour cela, il doit montrer qu’il est capable de s’élever aux exigences d’un rite philosophique autrement plus éprouvant.

Xénophon, soucieux de faire reconnaître le culte socratique dont la réputation était très mauvaise, fait en sorte que le personnage de Callias apparaisse comme le garant de la compatibilité entre les deux types de rituels. Autrement dit, le culte clandestin, quand bien même il serait plus profond et beaucoup rigoureux, ne devrait pas faire de l’ombre au culte populaire. Pour preuve, un dignitaire des Mystères d'Éleusis cautionne le rite socratique en acceptant de s'y soumettre.

Voir notre ouvrage : Mystères socratiques et traditions orales de l’eudémonisme dans les dialogues de Platon, 2015, p. 78, 81-85, 95.

Mots-clés :

FICHES
FICHES RECENTES
ARCHIVES
RECHERCHER