Platon, Banquet

Le Socrate mystérique

- Quête initiatique et aspect "démonique" du rite socratique

Alcibiade : « Je maintiens donc que Socrate est on ne peut plus pareil à ces silènes (tois silenois) qui se dressent dans les ateliers de sculpteurs et que les artisans représentent avec un syrinx ou un aulos à la main (syriggas è aulous) : si on les ouvre par le milieu, on s’aperçoit qu’ils contiennent en leur intérieur des figurines des dieux (agalmata theôn). Je maintiens par ailleurs que cet homme ressemble au satyre Marsyas. Une chose est sûre, pour ce qui est de l’aspect physique (eidos), tu lui ressembles bien, Socrate ; ce n’est pas toi, je le suppose, qui vas contester la chose. Pour ce qui est des autres points de ressemblance, prête l’oreille à ce qui va suivre.

(...)

Mais diras-tu, tu n’es pas joueur d’aulos. Si, et bien plus extraordinaire que Marsyas. Lui effectivement, il se servait d’un instrument, pour charmer les êtres humains à l’aide de la puissance de son souffle, et c’est ce qu’on fait encore à présent quand on joue ses airs sur l’aulos. (…)

Aucune statuette de satyre avec aulos

ne nous est parvenue. En voici une peinture.

Et les airs de Marsyas qu’ils soient interprétés par un bon joueur d’aulos ou par une joueuse minable, ce sont les seuls capables de nous mettre dans un état de possession (mona katechestai poiei) et, parce que ce sont des airs divins (dia to theia einai), de faire voir quels sont ceux qui ont besoin des dieux et d’initiations (tous tôn theôn te kai teletôn deomenous). Toi, tu te distingues de Marsyas sur un seul point : tu n’as pas besoin d’instrument, et c’est en proférant de simples paroles (psilois logois) que tu produis le même effet. Une chose est sûre : quand nous prêtons l’oreille à quelqu’un d’autre, même si c’est un orateur particulièrement doué, qui tient d’autres discours, rien de cela n’intéresse, pour ainsi dire personne. En revanche, chaque fois que c’est toi que l’on entend, ou que l’on prête l’oreille à une autre personne en train de rapporter tes propos, si minable que puisse être cette personne, et même si c’est une femme, un homme ou un adolescent qui lui prête l’oreille, nous sommes troublés et possédés (ekpeplègmenoi esmen kai katechometha). (…) Quand je lui prête l’oreille, mon cœur bat beaucoup plus fort que celui des Corybantes (tôn korybantiôntôn) et ses paroles (tôn logôn) me tirent des larmes ; et je vois un très grand nombre d’autres personnes qui éprouvent les mêmes impressions ».

(Trad. Brisson) (Platon, Banquet, 215a-d)

De ce passage du Banquet extrêmement riche de signification, on retiendra que, selon Alcibiade, Socrate faisait voir "quels étaient ceux qui avaient besoin des dieux et des initiations", à l'instar du légendaire satyre Marsyas. En d'autres termes, Socrate avait le don de provoquer auprès de ses auditeurs le besoin de se faire initier.

Le rite socratique, d'après ce témoignage, serait de type corybantique. Cela apparaît aussi dans l'Euthydème (277d-e). Voir, sur ce blog, la fiche concernant le Socrate mystérique dans l'Euthydème de Platon.

Le korybas désigne, à l’origine, une race de démons (daimones) dont le culte doit provenir d’Asie mineure. Les adeptes du rituel étaient censés être investis par ces démons. Notamment, lorsqu’ils étaient en proie à de violentes convulsions, ils étaient appelés : korybantes.

Avec Socrate, on assiste à une transposition philosophique, dès lors tout à fait paradoxale, d'une ancienne pratique corybantique de possession.

Nous avons essayé de comprendre le sens de cette transposition dans notre livre : Mystères socratiques et traditions orales de l'eudémonisme dans les dialogues de Platon, 2015, p. 47 sq.

Ce témoignage d'Alcibiade relatif à un Socrate en proie au délire et répandant autour de lui des manifestations de délire contagieux a été longtemps et reste encore passablement occulté dans le cadre des lectures modernes des œuvres de Platon. On a toujours du mal à admettre que Socrate, l'homme qui passe pour être le père de la philosophie occidentale, ait été un possédé, un adepte des rites corybantiques, quand bien même il les aurait transposés philosophiquement.

Pourtant, dans le Criton et dans le Phèdre, Socrate se compare à un corybante. Dans l'Ion il se complaît à décrire le corybantisme. Dans le Cratyle et dans le Phédon, il se comporte comme un possédé.

On pourra, à cet égard, consulter notre article en ligne : "Sophistes et Philosophes, deux types de Parole, deux types de possession".

Pour plus de détails sur les correspondances entre le Banquet, l'Euthydème, les Nuées d'Aristophane, consulter notre article en ligne : "Eidos du beau et eidos de Socrate. Comment l'Euthydème nous permet de mieux comprendre les discours terminaux du Banquet de Platon" (2015), p. 23 sq.

- Présentation des Mystères

Diotime : « Voilà sans doute, Socrate, en ce qui concerne les Mystères relatifs à éros, les choses auxquelles tu peux, toi aussi, être initié (tauta men oun ta erôtika isôs, ô Sokratès, kan su myètheiès). Mais la révélation suprême et la contemplation (ta de telea kai epoptika), qui en sont également le terme quand on suit la bonne voie, je ne sais pas si elles sont à ta portée ».

(Trad. Brisson) (Platon, Banquet, 209e-210a)

Diotime : « Celui qui a été guidé (pediagôgèthèi) jusqu’à ce point par l’instruction qui concerne les questions relatifs à éros (ta erôtika), lui qui a contemplé (theomenos) les choses belles (ta kala) dans leur succession et dans leur ordre correct, parce qu’il est arrivé au terme suprême des Mystères d’éros (pros telos èdè iôn tôn erôtikôn), apercevra soudain (katopsetai) quelque chose de merveilleusement beau par nature. (…) Le Beau (to kalon) lui apparaîtra en soi et par soi, perpétuellement uni à lui-même dans l’unicité de son aspect (auto kath’hauto meth’hautou monoeides aei on), alors que toutes les autres choses qui sont belles participent de ce beau (ta de alla panta kala ekeinou metechonta) d’une manière telle que ni leur naissance ni leur mort ne l’accroît ou ne le diminue en rien, ni ne produit aucun effet sur lui ».

(Trad. Brisson) (Platon, Banquet, 210e-211b)

Diotime, prêtresse de Mantinée, est certainement un personnage de composition introduit par Platon, afin de présenter la doctrine des Idées qui n'est pas, à proprement parler, socratique. Toutefois cette femme apparaît originairement comme l'initiatrice de Socrate relativement aux Mystères d'Eros.

Or le Socrate des premiers dialogues de Platon est un erôtikos anèr (homme "érotique") : un homme porté vers l'amour. Voir la citation ci-dessous. Il a probablement été initié par une femme qui passait à l'époque pour être une courtisane et une entremetteuse. On pense à Aspasie de Clazomène, dont Diotime serait le masque.

Le discours d'Alcibiade, qui fait suite au discours de Diotime dans le Banquet, revient vers le Socrate historique, replacé dans son histoire particulière (services militaires, attachements amoureux, manières de se comporter...).

Tout se passe comme si Platon avait voulu asseoir sa nouvelle conception des Mystères, dont la révélation suprême (epopteia) visait la contemplation de l'Idée du Beau, sur une pratique mystérique réelle, celle de Socrate au Ve siecle, qui était un culte corybantique dédié spécialement au Daïmôn Megas Eros (Banquet, 202d).

On pourra consulter à cet égard notre article en ligne : "Eidos du beau et eidos de Socrate. Comment l'Euthydème nous permet de mieux comprendre les discours terminaux du Banquet de Platon" (2015), p. 23 sq.

- Mise à l'épreuve initiatique

Alcibiade : « Vous observerez en effet que Socrate est érotiquement orienté du côté des beaux garçons (horate gar hoti Sôkratès erôtikôs diakeitai tôn kalôn) : il ne cesse de tourner autour d’eux, et il est comme foudroyé par eux (kai aei peri toutous esti kai ekpeplèktai). D’un autre côté il ignore tout et il ne sait rien (kai au agnoei panta kai ouden oiden). C’est du moins l’air qu’il se donne : n’est-ce pas là un trait qui l’apparente au Silène (hôs to schèma autou touto ou silènôdes) ? Oui, tout à fait, car l’enveloppe extérieure du personnage s’apparente à celle d’un silène sculpté. Mais à l’intérieur, une fois que le silène sculpté a été ouvert, avez-vous une idée de toute la modération dont il regorge, messieurs les convives ? Laissez-moi vous le dire : que le garçon soit beau, cela ne l’intéresse en rien, et même il a un mépris inimaginable pour cela, tout comme il méprise le fait que le garçon soit riche ou qu’il possède quelque avantage jugé enviable par le grand nombre.

(…)

Alcibiade ivre faisant irruption dans le banquet offert par Agathon

Anselm Feuerbarch (1869-1873)

Il passe toute sa vie à faire le naïf et à plaisanter avec les gens (eirôneuomenos de kai paizôn panta ton bion pros tous anthrôpous diatelei). Mais quand il est sérieux et que le Silène s’ouvre, je ne sais si quelqu’un a vu les figurines qu’il recèle (ouk oida ei tis heôraken ta entos agalmata). Moi il m’est arrivé de les voir, et elles m’ont paru si divines, si précieuses, si parfaitement belles et si extraordinaires (all' egô èdè pot' eidon, kai moi edoxen outô theia kai chrusa einai kai pankala kai thaumasta), que je n’avais plus qu’à exécuter sans retard ce que me recommandait Socrate (hôste poièteon einai embrachu hoti keleuoi Sôkratès) »

(Trad. Brisson modifiée) (Platon, Banquet, 216e-217a)

Comme l'avait bien compris Gregory Vlastos, la description de Socrate qui est ici donnée correspond au Socrate des premiers dialogues de Platon, certainement fort proche du Socrate historique. Victor Brochard au début du XXe siècle, avait déjà fait les mêmes remarques. Nous avons affaire à l'ancien Socrate soi-disant ignorant et ironique, qui avait l'habitude de s'entourer de jeunes gens.

Il attirait les jeune gens et les mettait à l'épreuve en pratiquant une réfutation sévère, sans égard pour leur rang et leur beauté. Toutefois, gagné momentanément par une inspiration soudaine, possédé par Eros, le silène ironique et insolent révélait quelque chose de divin, une sagesse plus qu'humaine : les agalmata theôn.

Voir notre thèse : Mystères socratiques et traditions orales de l'eudémonisme dans les dialogues de Platon, 2015, p. 47 sq.

Voir aussi article en ligne : "Eidos du beau et eidos de Socrate. Comment l'Euthydème nous permet de mieux comprendre les discours terminaux du Banquet de Platon" (2015).

- Secret de la tradition mystérique

Alcibiade : « Moi qui par ailleurs vois des Phèdre, des Agathon, des Eryximaque, des Pausanias, des Aristodème et des Aristophane, sans parler de Socrate, et tant d’autres, tous communément atteints de délire du philosophe et de transports bacchiques (pantes gar kekoinônèkate tès philosophou manias te kai bakcheias), je vous demande donc à tous de m’écouter. Car vous me pardonnerez ce qu’alors j’ai fait, et ce qu’aujourd’hui je dis. Vous, les serviteurs, et tous les profanes et les rustres, s’il en est ici, refermez sur vos oreilles des portes épaisses ».

(Trad. Brisson modifiée) (Platon, Banquet, 218a-b)

L’appel à l’écoute et l'utilisation finale d'une formule des Mystères (en vue d'écarter les profanes) montre ici au moins trois choses :

- Les amis de Socrate, les convives du banquet, qui ne sont cependant pas des compagnons proches du philosophe, sont sur le point d'être informés sur les pratiques érotiques paradoxales qui se déroulaient au sein des cercles socratiques plus intimes. Ils ont droit à la révélation car ils ont déjà été touchés par "le délire du philosophe" (tès philosophou manias) que Socrate, le Corybante, répandait autour de lui par contagion.

- Nous assistons ainsi aux prémices d’une révélation dont les contenus sont connus seulement des proches de Socrate. Ainsi, une tradition ésotérique est censée venir compléter ce que chacun sait communément sur le personnage.

- Le recensement des convives du banquet indique implicitement que le discours d’Alcibiade qui est passé de l’éloge d’Éros à celui de Socrate, loin d’être hors sujet, doit être compris comme l’aboutisse­ment de toutes les prestations orales antérieures du banquet, l’ultime révélation, à savoir qu’Éros s’est incarné en la personne même de Socrate. D’ailleurs, tout le discours d’Alci­biade, qui est à l’évidence un satyricon initiatique, est fondamentalement placé sous le thème de la révélation, voire même de la divulgation, puisque le discours censé être oral d’Alcibiade, en réalité, est couché par écrit.

Voir notre thèse : Mystères socratiques et traditions orales de l'eudémonisme dans les dialogues de Platon, 2015, p. 69 sq.

Concernant la dualité de traditions exotérique et ésotériques émanant de Socrate, voir, sur ce blog, la fiche correspondante concernant le Socrate mystérique dans le Théétète.

Voir aussi l'article en ligne : "Eidos du beau et eidos de Socrate. Comment l'Euthydème nous permet de mieux comprendre les discours terminaux du Banquet de Platon" (2015).

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