Platon, Théétète

Le Socrate mystérique

- Quête initiatique et aspect "démonique" du rite socratique

Socrate : « Lorsqu'ils (certains disciples) reviennent, réclamant de m'avoir pour partenaire, à quelques uns la chose démonique qui m'arrive (to gignomenon moi daimonion) me retient de m'unir. A quelques autres, elle me laisse faire, et ceux-là à nouveau donnent en abondance ». (Trad. Narcy légèrement modifiée) (Platon, Théétète, 151a)

Socrate et ses disciples

Gustave Doré

Dans le Théétète composé vers 369 par Platon, Socrate, à la veille de son procès de 399, est censé révéler à Théétète son grand secret sur l'art de la maïeutique. Socrate explique ici que le signal démonique (to daimonion) est un guide dans le choix des disciples désireux de reprendre un partenariat maïeutique avec lui. Dès lors que ce signal divin autorise la reprise de la fréquentation (en ne se manifestant pas), les disciples sont maintenus auprès de Socrate et peuvent recouvrer leur fécondité intellectuelle ou spirituelle. Le signal se manifeste ainsi pour faire obstacle aux fréquentations non souhaitables. La "chose démonique" est donc un principe de sélection ou plutôt d'élimination des disciples non aptes à poursuivre avec le maître un accompagnement maïeutique.

Dans l'accomplissement de son ministère exotérique, tel qu'il est décrit dans l'Apologie de Socrate de Platon, Socrate explique qu'il se porte au devant des citoyens. La chose démonique, dans ce cas, est un principe du non-agir au niveau des activités publiques ou politiques (Apologie, 31d ).

C'est une tout autre attitude de Socrate qui est décrite ici dans le Théétète (150a). A l'instar du Socrate des Nuées d'Aristophane, le Socrate du Théétète apparaît comme un centre d'attraction. Ce sont les disciples qui viennent ou reviennent auprès de Socrate. Dans le Théétète, en réalité, Platon décrit, après les avoir longtemps dissimulés, les tenants et les aboutissants du ministère ésotérique de Socrate. Les jeunes gens sont attirés par Socrate pour bénéficier auprès de lui d'un accompagnement maïeutique. Manifestement, c'est un comportement qui renvoie, chez eux, à une quête initiatique.

Voir notre livre : Mystères socratiques et traditions orales de l'eudémonisme dans les dialogues de Platon, 2015, p. 274 sq.

Voir sur ce blog, les remarques correspondantes dans les fiches concernant le Socrate mystérique d'Aristophane et de Platon dans l'Euthydème.

- Présentation des Mystères sophistiques

Socrate : « Est-ce donc, par les Grâces, une somme de sagesse que ce Protagoras, et n'a-t-il pas donné là qu'énigmes pour la foule et le tas que nous sommes, tandis qu'à ses disciples, dans le mystère, il enseignait la vérité ? » (Trad. Diès). (Platon, Théétète, 152c)

Socrate : « Aie donc l'oeil ouvert et veille à ce qu'aucun des non-initiés ne nous entendent. Ce sont des gens qui n'accordent l'être qu'à ce qu'ils peuvent pleinement étreindre : les actions, les genèses, tout ce qui ne se voit point, ils se refusent de l'admettre au partage de l'être ».

Théétète : « A ce compte, Socrate, tu parles là de bien secs et bien repoussants personnages ».

Socrate : « Ils sont en effet, mon fils, tout ce qu'il y a de plus étranger aux Muses. Il est des gens beaucoup plus subtils (poly kompsoteroi) dont je vais t'exposer les mystères (soi ta mystèria legein) ». (Trad. Diès légèrement modifiée) (Théétète, 155e-156a)

Etape du rituel avec silène

Villa des Mystères, Pompéi

Socrate : « Comment ne pas affirmer que Protagoras amuse la galerie quand il dit cela? (les choses perçues sont toutes vraies) Et, encore, sur ce qui m'est propre, à moi et à mon art de pratiquer les accouchements, je garde le silence, tant nous sommes condammnés à faire rire, et aussi, je crois, dans sa totalité, la pratique dialectique. Car examiner et mettre à l'épreuve de la réfutation les représentations et opinions les uns des autres - représentations et opinion qui, du fait qu'elles sont propres à chacun, sont justes - n'est-ce pas du bavardage ? Un bavardage d'une longueur à donner le tournis, si vraie, non pas joueuse au contraire, fut la Vérité de Protagoras, quand elle parlait du fond du livre où elle est retirée comme en son sanctuaire ! » (Trad. Narcy) (Théétète, 161e-162a)

Comme dans l'Euthydème, Socrate, avec ironie, tend à attribuer à des sophistes, d'abord à Protagoras, ensuite à des sophistes dits "plus subtils" (kompsoteroi), une certaine pratique des mystères. Ainsi Protagoras, dans son livre intitulé Vérité, n'aurait diffusé que des banalités destinées au tout-venant, alors qu'oralement, d'une manière confidentielle, il aurait réservé à quelques disciples triés sur le volet un authentique discours de vérité.

Ceci est un leurre manifeste car la sophistique, dès lors qu'elle privilégiait les pratiques démocratiques et le medium de l'écrit pour la transmission de l'enseignement, se situait aux antipodes des anciennes pratiques secrètes et mystériques. Qui plus est, Protagoras (que Socrate fait parler) répondra plus tard dans le dialogue que la vérité n'est pas ailleurs que dans son livre...

Inversement, Socrate qui n'écrivait pas et qui savait se taire, notamment pour ce qui concernait la maïeutique, apparaît dans le Théétète comme le dépositaire d'une authentique pratique mystérique. En fin de compte, Socrate attribue à des sophistes des procédures cachées qui ne sont que les siennes propres.

Pour plus de détails consulter notre livre Mystères socratiques et traditions orales de l'eudémonisme dans les dialogues de Platon, 2015, p. 302 sq.

Voir aussi, sur ce blog, la fiche correspondante sur le Socrate mystérique dans l'Euthydème, notamment concernant les "mystères sophistiques".

- Mise à l'épreuve initiatique

Socrate : « Mais, l’enfantement achevé (meta de ton tokon), il nous faut procéder à la fête du nouveau-né (ta amphidromia) et, véritablement, promener tout alentour notre discours (logos) pour voir si ce ne serait point, à notre insu, non pas produit qui vaille qu’on le nourrisse, mais rien que vent et mensonge. Ou bien, crois-tu, toi qu’il faut de toute façon nourrir ce qui après tout est tien et ne pas l’exposer ? Ou supporteras-tu de le voir confondu, et n’entreras-tu pas dans une grande colère, si on te le soustrait, toi dont c’est le premier accouchement (ean tis sou hôs prôtotokou auto huphainèi) ? » (trad. Narcy légèrement modifiée) (Théétète, 160e-161a)

A l'évidence, Socrate procède, à ce moment du dialogue, à la mise à l'épreuve du nouveau-né de Théétète. La procédure d'amphidromia (promenade du nouveau-né), par le vocabulaire, fait penser aux dromena : partie éprouvante et mouvementée du rituel des Mystères d'Eleusis, au cours de laquelle le candidat à l'initiation était soumis à des épreuves.

Voir notre thèse : Mystères socratiques et traditions orales de l'eudémonisme dans les dialogues de Platon, 2015, p. 286 et 305.

- Secret de la tradition mystérique

Théétète : « Mais sache-le bien, Socrate, bien souvent, j’ai entrepris d’y réfléchir, en entendant (akouôn) rapporter les questions qui viennent de toi. Eh bien, je ne suis pas moi-même capable de me persuader que j’en dis suffisamment, mais pas non plus, quand un autre parle de la façon que toi, tu prescris, de lui prêter l’oreille (akousai) ; ni non plus, assurément non, je ne peux me délivrer de cette préoccupation (tou melein) ! »

Socrate : « C’est que tu es dans les souffrances de l’enfantement (ôdineis gar), cher Théétète : cela vient de ce qu’au lieu de n’avoir rien en toi, tu es enceint (dia to mè kenos all’enkumôn einai) ».

Th. : « Je ne sais pas, Socrate : je dis ce que je ressens, c’est tout ».

S. : « Allons donc, plaisant jeune homme ! Tu n’as pas entendu dire (ouk akèkoas) que moi, je suis le fils d’une accoucheuse (hos egô eimi huos maias), tout à fait de la bonne race , un vrai homme, Phénarète ? »

Th. : « J’ai déjà entendu cela (èdè touto ge èkousa) ».

S. : « Et que j’exerce le même métier (tèn autèn technèn), est-ce que tu l’as entendu (akèkoas) ? »

Th. : « Pas du tout ».

S. : « Eh bien, le fait est, sache-le bien : ne me dénonce pourtant pas devant les autres. Car, mon ami, cela passe inaperçu (lelètha gar, ô hetaire), que je possède cet art (tautèn echôn tèn technèn) : eux, parce qu’ils ne le voient pas, ce n’est pas cela qu’ils disent sur moi (touto men ou legousi peri emou), mais que je suis absolument de nulle part (hoti de atopôtatos eimi) et que je fais perdre aux hommes leurs moyens (kai poiô tous anthrôpous aporein). Cela aussi, tu l’as entendu (è kai touto akèkoas) ? »

Th. : « Moi, oui ».

(Trad. Narcy modifiée) (Platon, Théétète, 148e-149b)

On remarque ici la superposition de deux traditions orales concernant l'activité de Socrate. Théétète a déjà été mis en relation avec une tradition bien connue concernant Socrate en tant que philosophe public, diffusant une certaine pratique de la dialectique à base de questions-réponses et mettant dans l'embarras (l'aporie) ses contemporains.

Socrate lui apprend alors d'une manière confidentielle que cette tradition connue n'est que la face visible de son activité et qu'il existe chez lui une pratique plus approfondie et secrète : la maïeutique. Etant mis dans la confidence, Théétète devient alors un hetairos, un membre d'un cercle clandestin.

Pour une analyse détaillée du passage, voir notre thèse : Mystères socratiques et traditions orales de l'eudémonisme dans les dialogues de Platon, 2015, p. 232 sq.

A l'origine, cette pratique secrète est socratique puisque Platon dans le Théétète dit plusieurs fois qu'elle est un art (technè) qui appartient en propre à Socrate. Qui plus est, on dispose, avec les Nuées d'Aristophane, d'un indice sûr montrant que d'une part cette pratique était exercée par Socrate au Ve siècle et qu'elle relevait précisément d'une procédure mystérique, impliquant le secret.

Sur ce blog, on pourra consulter la fiche correspondante sur le Socrate mystérique chez Aristophane.

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