Platon, Euthydème

Le Socrate mystérique

- Quête initiatique et aspect "démonique" du rite socratique

Socrate : « Eh bien, Criton, j’ai l’intention de me remettre, moi, à ces deux hommes…».

Criton : « Que dis-tu ? A ton âge ? Ne crains-tu pas d’être trop vieux ? » (Platon, Euthydème, 272b)

Socrate : « … les invoquant comme les Dioscures de nous sauver (sôsai), le jeune homme et moi ». (Euthydème, 293a)

Les Dioscures

Méridienne de Santa Maria degli Angeli

Rome

Socrate : « Mais quand je me levai est apparu le signe qui m’est familier, le démonique (to eiôthos, sèmeion to daimonion) ». (Euthydème, 272e)

Dans l'Euthydème composé entre 390 et 380 par Platon, Socrate devenu vieux entre en contact avec deux sophistes nommés Euthydème et Dionysodore.

Les Mystères ici représentés, apparemment, ne sont pas placés sous la tutelle de Socrate mais sous celle des deux sophistes. Il sera effectivement question (en 277e) de "Mystères sophistiques" (ta hiera ta sophistika). Voir la citation ci-dessous. Toutefois, deux particularités doivent être signalées :

- La situation de Socrate devenu vieux appelant à l'aide des sophistes rappelle étrangement celle de Strepsiade dans les Nuées.

- Il s'avère que les deux sophistes, dans la première partie du dialogue, après avoir assumé une première étape du rituel, vont se dérober. C'est alors Socrate qui se présentera comme le principal initiateur, notamment auprès du jeune Clinias. Or, cette initiation se soldant par un échec, Socrate demandera à être "sauvé" avec le jeune homme. L'initiation devra donc être prolongée et elle sera désormais placée exclusivement sous la tutelle des deux sophistes (deuxième partie du dialogue). La seconde partie du dialogue sera donc consacrée aux "Mystères sophistiques" proprement dits, alors que la première représente principalement les Mystères socratiques.

Voir, sur ce blog, la fiche concernant le Socrate mystérique dans les Nuées d'Aristophane.

On remarquera dans l'Euthydème, comme dans le Théétète, une évocation du "démonique" (daimonion). On peut dès lors considérer que ce signal bien connu de Socrate était censé jouer un rôle dans le déroulement des Mystères socratiques.

Voir aussi, sur ce blog, la fiche concernant le Socrate mystérique dans le Théétète de Platon.

Se rapporter aussi à notre livre : Mystères socratiques et traditions orales de l'eudémonisme dans les dialogues de Platon, 2015, p. 367 sq.

- Présentation des Mystères sophistiques

Socrate : « C’est exactement la même chose que ce qui se pratique dans les initiations des Corybantes (en tèi teletèi tôn Korybantôn) lorsqu’ils intronisent (thronôsin) celui qu’ils vont initier (telein). On y fait des rondes et des jeux comme tu dois le savoir, si tu as jamais été initié. De même, en ce moment, ces deux hommes ne font pas autre chose que de mener une ronde autour de toi et, pour ainsi dire, de danser en se jouant, pour t’initier ensuite. Considère par conséquent que désormais tu te mets à l’écoute de la première partie des Mystères sophistiques (ta prôta tôn hierôn... tôn sophistikôn) » (trad. Canto). (Euthydème, 277d-e)

Les deux sophistes, Euthydème et Dionysodore, viennent de soumettre le jeune Clinias à une dure réfutation. Le jeune homme étant passablement éprouvé, Socrate intervient pour le consoler en signalant que le traitement qu'il vient de subir relève précisément d'une initiation. Ces Mystères sont donc bien au tout début "sophistiques", comme le signale Socrate lui-même. Toutefois, curieusement, c'est Socrate, non pas les sophistes, qui révèle la dimension mystérique des entretiens précédents, en se faisant par là-même leur complice. Ensuite, nous l'avons dit, comme les deux sophistes se dérobent, Socrate prend leur place pour continuer l'initiation de Clinias. Les Mystères en cours deviennent donc proprement socratiques. Mieux encore, dans cet extrait, Socrate précise à quel genre de Mystères on assiste vraiment, en particulier à quel rituel appartient cette pratique de l'intronisation : il s'agit du rite des Corybantes (rite obscur par lequel les adeptes se mettaient en transe pour manifester le divin).

Sur le corybantisme, voir, sur ce blog, la fiche correspondante, concernant les Socrate mystérique dans le Banquet de Platon.

La procédure d'intronisation avait été décrite par Aristophane dans les Nuées (254) (voir la fiche concernant le Socrate mystérique dans les Nuées, sur ce blog).

Ainsi, grâce à l'Euthydème, nous sommes renseignés sur le rituel auquel Aristophane faisait allusion lorsqu'il avait représenté à l'époque de Socrate les Mystères socratiques.

Pour plus de détails sur cette étonnante correspondance entre l'Euthydème et les Nuées, consulter notre article en ligne : "Eidos du beau et eidos de Socrate. Comment l'Euthydème nous permet de mieux comprendre les discours terminaux du Banquet de Platon" (2015), p. 23 sq.

- Mise à l'épreuve initiatique

Socrate : « Faisons donc cette concession : qu’ils nous mettent à mort ce garçon et le rendent raisonnable … » (Euthydème, 285b6-7)

Ctésippe : « Moi aussi je suis prêt à me remettre dans les mains des étrangers même s’ils veulent m’écorcher encore plus qu’ils ne le font en ce moment, à condition, que ma peau à moi ne finisse pas en outre, comme celle de Marsyas, mais en vertu » (Euthydème, 285d).

Ctésippe : « À moins que je ne sois en effet transporté par la fureur » (ei mè mainomai ge) (Euthydème, 283e)

Aristophane avait représenté ce type de rituel dans les Nuées (440-442). Il s'agit de faire subir au candidat à l'initiation une mise à mort symbolique, afin qu'il renaisse en homme nouveau. Nous voyons maintenant, dans l'Euthydème de Platon, que ce sont les deux sophistes, Euthydème et Dionysodore, qui sont censés vouloir mettre à mort le jeune homme. Toutefois il appartient à Socrate en personne de faire apparaître la finalité initiatique et positive de cet objectif apparemment monstrueux. A chaque étape du rituel le philosophe apporte un commentaire renseigné sur ce qui se déroule effectivement et sur les objectifs initiatiques poursuivis.

On pourra remarquer à quel point, dans l'Euthydème, Platon redonne sens à des pratiques qui apparaissaient comme grotesques ou comme purement folkloriques dans les Nuées d'Aristophane.

(Voir la partie correspondante sur la fiche dans ce blog : "le Socrate mystérique, Aristophane, Nuées")

En bref, tout se passe comme si Platon, dans l'Euthydème, apportait une reconstitution compréhensible, détaillée et cohérente du rituel qui avait été représenté sur un mode parodique dans les Nuées. Voir notre thèse : Mystères socratiques et traditions orales de l'eudémonisme dans les dialogues de Platon, 2015, p. 345 sq.

On pourra aussi consulter notre article en ligne : "Eidos du beau et eidos de Socrate. Comment l'Euthydème nous permet de mieux comprendre les discours terminaux du Banquet de Platon" (2015), p. 23 sq.

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